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À Lausanne, « Le Nain » de Zemlinsky, un conte cruel qui parle d’aujourd’hui

Depuis le dimanche 26 avril et jusqu’au 3 mai 2026, l’Opéra de Lausanne présente pour la première fois de son histoire « Le Nain » d’Alexander von Zemlinsky, dans une nouvelle production mise en scène par Jean Liermier. Quatre représentations figurent à l’affiche, les 26, 28 et 30 avril ainsi que le 3 mai, avec l’Orchestre de Chambre de Lausanne en fosse, sous la direction de la cheffe Sora Elisabeth Lee. Inspiré d’un conte d’Oscar Wilde et nourri par l’histoire intime du compositeur, cet opéra en un acte interroge, depuis la cour d’Espagne imaginée par Wilde, notre regard sur la différence, la cruauté sociale et la quête de dignité.

Contexte historique et biographique du compositeur

Composé au début des années 1920, « Le Nain » (Der Zwerg) s’inscrit dans la veine post-romantique expressionniste d’Alexander von Zemlinsky, compositeur viennois longtemps resté dans l’ombre de ses contemporains. Né en 1871 et mort en exil à New York en 1942, Zemlinsky fut à la fois l’ami, le beau-frère et le professeur d’Arnold Schönberg, et l’exact contemporain de Gustav Mahler et Richard Strauss. Alors que Schönberg révolutionnait la musique avec la rupture du système tonal, Zemlinsky conserva une écriture lyrique dense et expressive, s’inscrivant dans la continuité musicale de Mahler et Strauss, comme l’attestent plusieurs analyses musicologiques récentes.

Ce qui distingue particulièrement Le Nain c’est l’importance des références autobiographiques qui façonnent son propos. La relation intense qu'entretint Zemlinsky avec son élève Alma Schindler, qui le quitte pour Gustav Mahler en se moquant de son physique, est au cœur de cette œuvre. Zemlinsky évoqua lui-même cette épreuve comme sa « tragédie de l’homme laid », un sentiment profond qui nourrit le personnage principal de l’opéra, un personnage difforme porteur d’une beauté intérieure lumineuse, confronté à la cruauté du monde et de l’apparence.

Une intrigue inspirée d’Oscar Wilde et ses résonances contemporaines

Le livret, écrit par le dramaturge autrichien Georg C. Klaren, s’inspire du conte « L’Anniversaire de l’Infante » de Oscar Wilde. L’action se situe à la cour d’Espagne, où une fête d’anniversaire de l’infante sert de toile de fond à un drame poignant. Un nain difforme, cadeau exotique d’un sultan, ne connaît pas son apparence et croit sincèrement à l’affection que lui porte la princesse. Mais la cruauté latente, sous forme de moqueries et de rires, est un poison qui se manifeste brutalement lorsque le miroir lui révèle son image. Ce choc provoque son effondrement et la tragédie finale. Ce miroir, déjà symbole central dans les œuvres de Wilde, ici, révèle non pas un reflet corrompu à l’image du personnage (comme dans Le Portrait de Dorian Gray) mais dénonce la monstruosité morale d’une société qui rejette l’autre.

La production lausannoise : une mise en scène intime et puissante

Jean Liermier, directeur du Théâtre de Carouge, apporte à cette œuvre une lecture profondément humaine et universelle. Dans des interviews accordées à la RTS et à Classica, il parle de la musique de Zemlinsky comme du « cri d’un être humain qui cherche à dépasser son enveloppe physique pour être reconnu dans son humanité ». Sa mise en scène met en lumière la cruauté des rapports sociaux tout en très finement explorant la complexité psychologique des personnages. Sa célèbre phrase « on est tous le nain de quelqu’un » invite le spectateur à se reconnaître dans cette douleur liée à la marginalisation et au regard de l’autre.

La production lausannoise opte pour une interprétation chambriste, avec un ensemble réduit de dix-huit musiciens issu de l’Orchestre de Chambre de Lausanne. Cette réduction orchestrale, saluée par la critique pour sa subtilité et sa puissance, favorise une proximité émotionnelle avec les chanteurs, amplifiant ainsi la tension dramatique de l’œuvre.

Distribution et aspects techniques remarquables

Le rôle-titre est tenu par le ténor Adrian Dwyer tandis que la soprano Tamara Bounazou incarne l’Infante. La distribution comprend aussi Linsey Coppens et un ensemble représentant la cour espagnole. Une particularité intéressante relevée par la presse est la dissociation éventuelle du personnage du Nain entre un chanteur en coulisses et un acteur sur scène, renforçant l'idée de la fracture entre l'apparence et l'intériorité.

Les décors et costumes, réalisés par Rudy Sabounghi, mêlent l’univers du conte et une ambiance onirique teintée de cauchemar, tandis que les lumières de Jean-Philippe Roy créent un contraste marqué entre la splendeur superficielle de la cour et la solitude poignante du personnage principal.

Redécouverte et impact dans le monde lyrique contemporain

Le Nain reste une œuvre rare sur les scènes mondiales, mais connait depuis deux décennies une renaissance progressive, notamment en Europe. Ses thèmes de stigmatisation, harcèlement et exclusion sociale résonnent fortement dans les débats sociaux actuels. Des théoriciens et critiques, dont Thea Derks, ont souligné que l’opéra traduit une « incapacité à respecter l’autre », offrant une puissante réflexion sociétale toujours d’actualité.

La présentation à l’Opéra de Lausanne s’inscrit dans une politique culturelle de réouverture à des œuvres moins fréquentes, mêlant patrimoine et questionnements contemporains. Cette production romande arrive dans un moment symbolique, marquée par l’hommage à Pierre Strosser, metteur en scène disparu ayant réalisé la dernière mise en scène de Le Nain à Genève en 2002. Le renouvellement du regard scénique à Lausanne souligne la vitalité et la pertinence de cette œuvre oubliée.

Conclusion : Une œuvre qui interpelle et émeut

Au-delà d’une redécouverte musicale, Le Nain d’Alexander von Zemlinsky proposé à l’Opéra de Lausanne interpelle sur notre regard et notre rapport à la différence. À travers la mélodie puissante et parfois âpre de Zemlinsky, l’opéra questionne les spectateurs sur leur propre humanité, sur la vulnérabilité des individus marginalisés et sur la violence silencieuse des apparences. Cette production, dans sa finesse artistique, témoigne de la capacité de l’art lyrique à rejoindre les enjeux sociaux de notre temps, offrant un moment de théâtre musical intense, aussi cru que profondément humain.

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