« Accabadora », une création envoûtante au Festival d’Aix-en-Provence
- Emmanuel Rials

- 9 juil.
- 4 min de lecture
Une création mondiale au cœur du Festival d’Aix-en-Provence 2026
Le Théâtre du Jeu de Paume à Aix-en-Provence a été le théâtre d’une nouveauté lyrique marquante en 2026 : « Accabadora », opéra du compositeur italien Francesco Filidei. Présentée du 4 au 10 juillet dans ce cadre intimiste, cette œuvre s'est rapidement imposée comme un des événements les plus remarqués du festival, suscitant admiration du public et des critiques. Une réception favorable qui annonce déjà une tournée européenne pour cette pièce, notamment à l’Opéra de Lyon, l’Opéra de Dijon, le Teatro Comunale di Bologna et les théâtres de Luxembourg.
Origine littéraire et enracinement culturel sarde
« Accabadora » trouve ses racines dans le roman éponyme de Michela Murgia publié en 2009, une figure importante de la littérature italienne, disparue en 2023. Ce récit dépeint la figure complexe et ambivalente de l'accabadora, cette femme traditionnellement chargée d'abréger les souffrances des mourants dans certaines communautés sardes. Ce personnage, à la fois craint et respecté, incarne une pratique aux frontières du religieux, du social et de l’intime, largement documentée par les historiens et anthropologues.
Francesco Filidei, d’origine sarde par sa mère, a entrepris avec la librettiste Manuelle Mureddu une adaptation fidèle et émouvante de ce roman, mêlant italien et sarde, pour restituer avec justesse cette culture et ses traditions. La transmission, qu’elle soit d’un rôle, d’un secret ou d’une dette familiale, devient le thème central de l’opéra, assurant un lien profond avec les mécènes partenaires et le Festival d’Aix.
Une intrigue poignante empreinte de fatalité et de transmission
Située dans un village sarde des années 1950, l’histoire narre le destin de Maria, plus jeune d’une fratrie pauvre, confiée selon un usage ancien à Tzia Bonaria Urrai, couturière et accabadora. La double vie de Bonaria, couturière de jour et « Parque », terme qui évoque la Parca mythologique qui coupe le fil de la vie, de nuit, dévoile une tension dramatique forte. Maria grandit sans connaître le lourd secret de sa mère adoptive, mais la vérité, une fois révélée, bouleverse ses certitudes et son destin. Après une longue absence, son retour marque à la fois une acceptation et un engagement vis-à-vis d’une tradition chargée de symboles et d’émotions. Cette boucle narrative met en lumière la difficulté tout autant que la nécessité d’affronter son héritage familial et culturel, ancré dans une terre et une langue profondes.
Une musique d’une intensité immersive et innovante
Sur le plan musical, Francesco Filidei expérimente un opéra de chambre en douze scènes, jouées par un ensemble restreint d’une vingtaine d'instrumentistes. Comme relevé dans la critique de La Marseillaise, la partition développe des cellules répétitives soigneusement travaillées pour transmettre une expressivité troublante. Le site Classykeo qualifie cette composition de "musique-matrice", où dialogues entre fosse et plateau reconstituent un environnement sonore proche des réalités du village représenté. L’emploi de sons enregistrés – chants d’oiseaux, bruits du vent, rumeurs domestiques – crée une atmosphère immersive, invitant l’auditeur à une plongée sensorielle.
Le chœur, parfois habillé de chants traditionnels sardes, fonctionne comme un chœur antique, entre la narration et la réflexion tragique, emblématique d’une œuvre contemporaine qui dialogue avec la tragédie grecque. Cette dimension confère à « Accabadora » une portée universelle, dépassant la simple évocation locale pour toucher à des questionnements universels sur la vie, la mort et la transmission.
Direction musicale et interprétation vocale au service du drame
Lucie Leguay, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, en partenaire essentiel de la création, offre une direction à la fois précise et lumineuse, attentive aux timbres et capable de suivre le rythme pondéré du livret. L’articulation entre italien et sarde est mise en valeur, dans un parlando au plus près des inflexions émotionnelles et linguistiques, soulignant la clarté du texte sans sacrifier la virtuosité vocale. La Marseillaise insiste sur la vérité des sentiments qui irrigue la performance.
Sur scène, la distribution réunit jeunes talents et artistes confirmés. La mezzo-soprano Noa Frenkel incarne Tzia Bonaria avec une présence implacable mais humaine, son contralto grave évoquant une autorité pleine de nuances. La soprano Rachel Masclet prête son timbre clair et fragile à Maria, incarnant avec justesse les conflits intérieurs liés à son héritage. Hugo Brady, jeune ténor prometteur formé à l’Académie européenne du festival, compose un Andría marqué par l’amour et la révélation, tandis que le baryton Filippo Ravizza bouleverse en homme demandant la délivrance. Ce casting souligne la vitalité et la diversité des voix qui répondent avec engagement au défi contemporain de l’œuvre.
Scénographie et mise en scène : un tissage symbolique et puissant
Signée Valentina Carrasco, la mise en scène enrichit le propos par des images puissantes et symboliques. Sur le plateau, des métiers à tisser géants s’effondrent à chaque décès, rappelant Atropos, la Moire qui coupe le fil de la vie. La procession des morts, masquée et stylisée, dégage une aura à la fois concrète et onirique, où les éclairages automnaux enveloppent l’espace. Selon Concertclassic, cette visualisation fait ressentir la terre à la fois nourricière et étouffante, et la vie comme un précieux trésor enveloppé de mystère. La notion du tissage, métaphore du texte, de la musique et des vies humaines, devient le fil rouge de la lecture scénique.
Une dynamique européenne et un encouragement pour l’opéra contemporain
Au-delà de son rôle local à Aix, « Accabadora » incarne la stratégie du Festival d’Aix qui valorise la création contemporaine en coopérant étroitement avec les grandes institutions lyriques européennes. Co-commandé par diverses maisons d’opéra, l’ouvrage jouit d’une diffusion planifiée en Autriche, en France et au-delà, avec une forte demande du public prouvée par les réservations complètes pour les représentations à Aix.
Cette production démontre qu’enracinée dans une culture spécifique, une nouvelle œuvre peut toucher des audiences larges en mettant en lumière des thèmes universels : la dignité des mourants, l’importance des coutumes, la complexité de la transmission générationnelle et l’attachement à la langue et à la terre. Le journaliste du Monde qualifie l’opéra d’"histoire d’amour entre les vivants et les morts", résumant ainsi l’essence dramatique et philosophique de l’œuvre.
Conclusion : Un opéra vibrant, reflet d'un art vivant
Dans le cadre intime du Théâtre du Jeu de Paume d’Aix-en-Provence, « Accabadora » transcende la simple nouveauté lyrique pour devenir un rituel collectif puissant. La musique de Filidei, la mise en scène de Carrasco et les performances vocales se conjuguent pour témoigner d’un art œuvrant à la fois dans la modernité et la tradition. Comme le relève La Marseillaise, l’opéra demeure un art "profondément vivant", capable de porter les grandes interrogations humaines par un traitement musical et théâtral intensément sensible et original.



