« La Calisto » de Cavalli, réinventée à Aix par Sébastien Daucé, gagne une nouvelle vie au disque
- Emmanuel Rials

- 28 juin
- 4 min de lecture
Enregistrée en juillet 2025 au Théâtre de l’Archevêché, lors du Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, la nouvelle version de La Calisto de Francesco Cavalli dirigée par Sébastien Daucé paraît au printemps 2026 chez Harmonia Mundi. Captée sur le vif dans la cour aixoise et désormais publiée en coffret de trois CD, cette relecture foisonnante d’un opéra baroque créé en 1651 à Venise transpose à l’échelle d’un grand festival international une œuvre longtemps restée dans l’ombre, en assumant pleinement la richesse de sa musique et l’actualité de ses thèmes.
Contexte historique et redécouverte d’un opéra oublié
Composé par Cavalli sur un livret de Giovanni Faustini d’après les Métamorphoses d’Ovide, La Calisto raconte l’histoire de la nymphe Callisto, suivante de la chaste Diane, séduite puis abusée par Jupiter déguisé en déesse de la chasse, avant d’être punie et métamorphosée en ourse par la jalouse Junon. Longtemps éclipsé après une création marquée par des difficultés et même un décès d’interprète au XVIIe siècle, l’ouvrage ne réapparaît véritablement au répertoire qu’à partir des années 1970, porté par le renouveau baroque et des chefs comme Raymond Leppard, puis René Jacobs.
L’originalité de cette œuvre réside aussi dans son instrumentation réduite, pensée pour six instrumentistes au Teatro Sant’Apollinare à Venise, qui créait une proximité intime entre musiciens et public. Cette proximité est repensée et étendue pour le Festival d’Aix de 2025, où La Calisto bénéficia d’un nouveau souffle et d’une mise en lumière renouvelée.
Une réinvention orchestrale ambitieuse
Pour cette production, le Festival d’Aix confie la mise en scène à la Néerlandaise Jetske Mijnssen et la direction musicale à Sébastien Daucé, à la tête de son Ensemble Correspondances. Le chef français, spécialiste du répertoire du XVIIe siècle, choisit de reprendre la partition « de fond en comble », éditant entièrement la partition, recomposant la distribution instrumentale et élargissant l’effectif à trente-cinq musiciens.
Ce travail aboutit à un déploiement spectaculaire de couleurs et de textures orchestrales, enrichissant le continuo et intégrant des instruments à vent et cordes, tout en respectant l’esprit et l’écriture de Cavalli. L’acoustique spécifique du Théâtre de l’Archevêché est ainsi mise à profit pour faire vibrer la dynamique dramatique avec une luxuriance inédite.
Une mise en scène engagée et une lecture dramaturgique actuelle
La captation de cet opéra présentée en juin 2026 restitue l’énergie théâtrale de la production aixoise, où le Festival d’Aix mettait l’œuvre en lumière comme un portrait sans complaisance des désirs et des dérèglements d’une société divine et humaine gouvernée par la jalousie, le mensonge et le pouvoir.
Jetske Mijnssen illustre ainsi la « turpitude morale d’une société égoïste et cruelle », offrant une dimension crue aux enjeux de genre, consentement et domination, qui font résonner le livret du XVIIe siècle avec des débats contemporains. Cette approche transforme La Calisto d’un simple divertissement mythologique en une fable critique et poignante.
Réception critique et singularité du projet musical
La critique professionnelle salue unanimement la cohérence musicale et la qualité d’interprétation. Diapason parle d’une « luxuriance » orchestrale et souligne la densité morale qui habite la mise en scène. Seen and Heard International évoque une « very fine account » qui conjugue narration et sensualité vocale, tandis que WebThéâtre parle d’une « véritable recréation », soulignant l’ajout de sinfonias et enrichissements musicaux issus du même univers baroque.
Ce projet, par son élargissement instrumental, souligne une vision nouvelle et ambitieuse du compositeur vénitien souvent réservé au cercle des spécialistes, dans un équilibre subtil entre respect des sources et innovation artistique.
Une distribution vocale engagée portée par la relève baroque
La distribution rassemble une génération montante de chanteurs baroques, que le label Harmonia Mundi met en avant. La soprano Lauranne Oliva est particulièrement remarquée pour sa prestation intense et nuancée. L’ensemble des interprètes est unanimement salué pour son homogénéité et son engagement dramatique, véritables vecteurs de la puissance de cette nouvelle interprétation.
Une œuvre à l’ère contemporaine : enjeux et résonances
Sébastien Daucé souligne lui-même que La Calisto parle toujours aujourd’hui, notamment sur les questions du regard masculin sur le corps féminin et de la violence symbolique qu’endure la nymphe, victime d’abus hors de son contrôle. Il apparaît comme un défi artistique de faire entendre cette ambivalence, entre comique et cruauté, grâce à une orchestration riche et des contrastes dynamiques qui traduisent la complexité des caractères et des situations.
L’impact et l’héritage d’une parution portée par un grand festival
La sortie du coffret chez Harmonia Mundi, annoncée pour le 5 juin 2026, prolonge la vie de cette production et promet d’installer cette lecture nouvelle de La Calisto dans la discographie de référence du compositeur, au côté des versions de Jacobs ou Rousset. Elle alimente ainsi un mouvement de redécouverte plus large de Cavalli sur les grandes scènes et au disque.
De La Scala de Milan à Glimmerglass Festival aux États-Unis, La Calisto bénéficie d’une remise en lumière internationale, explorant ses thèmes de fluidité de genre et de tension entre chasteté et désir.
Conclusion : Une nouvelle vie pour La Calisto
Au-delà de son succès artistique, cette production et sa capture discographique marquent une étape dans le parcours de Cavalli vers une reconnaissance accrue dans le paysage lyrique contemporain. L’ambition de Sébastien Daucé et d’Ensemble Correspondances de combiner le respect du style baroque avec une taille orchestrale nouvelle ouvre des perspectives enthousiasmantes, pour un public élargi.
Leur interprétation, née sous le ciel étoilé d’Aix-en-Provence, témoigne de la vitalité de l’opéra baroque et de la pertinence intemporelle des métamorphoses et tourments de Callisto.



