La musique classique, nouvel allié des vétérinaires pour apaiser les chats sous anesthésie
- Emmanuel Rials

- 27 juil.
- 5 min de lecture
La scène se déroule dans un bloc opératoire vétérinaire au Portugal, lors d’interventions de stérilisation de chattes en bonne santé. Sous anesthésie générale, les animaux sont surveillés de près, notamment via deux indicateurs clés : la fréquence cardiaque et la pression artérielle. C’est dans ce contexte très concret qu’une équipe de chercheurs a voulu savoir si la musique, et plus précisément différents genres musicaux, pouvait influencer la profondeur de l’anesthésie. Leurs observations, publiées en 2015 dans le Journal of Feline Medicine and Surgery, suggèrent que la musique classique contribue à stabiliser les constantes vitales des chats endormis sur la table d’opération, ouvrant une piste simple et peu coûteuse pour accompagner le travail des vétérinaires.
Un champ de recherche en pleine expansion : la musique et le bien-être animal
Cette étude, qualifiée de pilote par ses auteurs, s’inscrit dans un champ de recherche plus large : l’impact du son et de la musique sur le bien-être animal, que ce soit en milieu domestique, en refuge ou en contexte de soins. Depuis plusieurs années, des travaux montrent que certains environnements sonores peuvent réduire le stress de chiens ou de chats, en particulier en présence de bruits inhabituels, d’odeurs nouvelles ou de manipulations médicales. Le principe est le même que chez l’humain : le système nerveux autonome, qui régule notamment le rythme cardiaque et la pression sanguine, reste sensible à certains stimuli, y compris lorsque la conscience est altérée ou endormie. L’équipe menée par la vétérinaire Filipa Mira a donc choisi de se concentrer sur une situation très standardisée, l’anesthésie générale pour stérilisation, afin de mesurer de façon objective l’effet de trois genres musicaux bien distincts.
Protocole de l’étude et observation des réactions physiologiques
Douze chattes devant subir une opération de stérilisation ont été incluses dans l’essai. Toutes ont bénéficié du même protocole anesthésique, de manière à limiter les variables extérieures. Pendant l’intervention, les chercheurs ont diffusé successivement de la musique classique, un titre de musique pop et un morceau de heavy metal, par séquences de deux minutes. La fréquence cardiaque et la pression artérielle étaient relevées à trois moments clés de la chirurgie pour observer les réactions physiologiques des animaux en fonction de l’ambiance sonore. Les chats, bien qu’anesthésiés, restaient donc exposés à ces sons par l’intermédiaire d’enceintes dans le bloc, dans des conditions reproduites pour chaque opération afin de comparer les résultats.
Résultats : calmer le système cardiovasculaire par la musique classique
Les données recueillies indiquent que la musique classique est associée aux valeurs les plus basses de fréquence cardiaque et de pression artérielle chez la majorité des chats. La musique pop se situe dans une position intermédiaire, tandis que le heavy metal est lié aux valeurs les plus élevées. Selon les auteurs, ces écarts sont statistiquement significatifs, ce qui signifie qu’ils ont peu de chances d’être dus au hasard sur cet échantillon. Pour les vétérinaires et anesthésistes impliqués, ces chiffres traduisent une anesthésie plus stable et potentiellement plus profonde lorsque les animaux sont exposés à des morceaux classiques, alors que les sonorités plus agressives du heavy metal semblent activer davantage le système cardiovasculaire.
Explications physiologiques et implications sonores
Les chercheurs avancent l’hypothèse que le cerveau des chats continue à traiter certains signaux auditifs malgré l’anesthésie générale. Le système nerveux autonome, qui régit les fonctions vitales automatiques comme le rythme cardiaque ou la pression sanguine, resterait influençable par la nature de la stimulation sonore. Des mélodies régulières, des tempos modérés et une intensité sonore maîtrisée, caractéristiques d’une partie de la musique classique, pourraient favoriser un état physiologique plus calme. À l’inverse, des sons plus rapides, plus forts ou plus dissonants, tels qu’on peut les trouver dans certains titres de heavy metal, pourraient entretenir ou amplifier une forme de réactivité interne, même si l’animal ne manifeste aucun signe de conscience.
Retours d’autres études et contexte plus large
Ces résultats rejoignent d’autres observations menées dans des contextes voisins. Des études antérieures chez le chien ou le chat, en refuge ou en clinique vétérinaire, avaient montré que la diffusion de musique classique pouvait réduire certains marqueurs de stress, comme la vocalisation, l’agitation ou des taux plus élevés de paramètres liés à l’anxiété. Ici, l’intérêt est de disposer de mesures physiologiques en situation d’anesthésie, ce qui limite l’influence du comportement visible de l’animal et permet de se concentrer sur l’impact direct sur les constantes vitales. L’équipe de Filipa Mira souligne toutefois que l’échantillon reste très réduit, avec seulement douze animaux, et qu’il s’agit d’une première exploration plutôt que d’une démonstration définitive.
Perspectives pratiques et recommandation pour les vétérinaires
Pour la pratique vétérinaire, cette piste n’en demeure pas moins intéressante. Si des travaux plus larges, menés sur un plus grand nombre de chats et dans des contextes opératoires variés, confirmaient ces conclusions, la musique classique pourrait devenir un outil additionnel au service de l’anesthésie. En contribuant à maintenir des constantes vitales relativement basses et stables, elle pourrait, dans certains cas, permettre d’ajuster légèrement à la baisse la quantité de médicaments anesthésiants nécessaires, ou offrir une plus grande marge de sécurité en cas d’intervention longue ou délicate. Une telle approche resterait évidemment complémentaire des protocoles existants et ne se substituerait en aucun cas aux traitements médicamenteux et aux équipements de surveillance indispensables.
Prudence et variables à considérer
Les auteurs de l’article insistent d’ailleurs sur la prudence à adopter. Ils rappellent que de nombreuses variables peuvent influencer la réponse d’un animal à la musique : son état de santé général, son vécu, son âge, mais aussi le volume sonore, le choix précis des morceaux ou la durée d’exposition. Le contexte du bloc opératoire, avec sa propre ambiance technique, n’est pas non plus comparable à un environnement domestique. Autrement dit, le fait que la musique classique soit associée à des paramètres plus stables sous anesthésie ne signifie pas automatiquement qu’elle aura le même effet, avec la même intensité, à la maison pour un chat éveillé, parfois déjà stressé par d’autres facteurs.
Enjeux pour les propriétaires et le bien-être à la maison
Pour les propriétaires de chats, cette étude apporte néanmoins un éclairage utile : la sensibilité des félins à l’environnement sonore ne s’arrête pas à ce que l’on observe à l’œil nu. Même lorsqu’un animal semble dormir profondément, certains types de sons continuent d’interagir avec sa physiologie. Dans un cadre domestique, le recours à des musiques calmes, diffusées à un volume modéré, peut ainsi faire partie d’un ensemble de mesures destinées à apaiser un chat dans des situations particulières, comme un déménagement, l’arrivée d’un nouvel animal ou des travaux bruyants à proximité. Mais les spécialistes recommandent de rester attentif aux réactions individuelles, certains chats préférant le silence ou se montrant indifférents à la musique.
Vers une prise en compte élargie de l’environnement sensoriel en médecine vétérinaire
À plus long terme, les chercheurs espèrent que ces travaux ouvriront la voie à une meilleure prise en compte de l’environnement sensoriel dans la médecine vétérinaire. La gestion de la douleur, du stress et de l’anxiété chez l’animal progresse, et des approches complémentaires comme l’enrichissement sonore, lumineux ou olfactif pourraient renforcer l’efficacité des soins classiques. La musique classique, déjà utilisée de manière empirique par certains praticiens, pourrait alors trouver progressivement sa place dans des recommandations fondées sur des données objectives. D’ici là, les auteurs appellent à multiplier les études sur des effectifs plus importants, à comparer différents répertoires, à standardiser les volumes et les durées d’écoute, afin de préciser dans quelles conditions la musique devient vraiment un allié pour les chats, qu’ils soient éveillés ou anesthésiés sur une table d’opération.



