« Les Noces de Figaro » à l’Opéra national du Rhin : une nouvelle production mêlant mélancolie actuelle et triomphe vocal féminin
- Emmanuel Rials

- 30 avr.
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Le mardi 28 avril 2026, l’Opéra national du Rhin à Strasbourg a inauguré une nouvelle production des « Noces de Figaro » de Wolfgang Amadeus Mozart, marquant le début d'une série de huit représentations prévues jusqu'au 31 mai 2026 à Strasbourg, Mulhouse et Colmar. Sous la direction musicale de la cheffe allemande Corinna Niemeyer, faisant ses débuts à l’OnR, et dans une mise en scène signée par la Britannique Mathilda du Tillieul McNicol, cette production ambitionne d’allier un regard politique, un sens aigu du théâtre et l’énergie vibrante d’une distribution jeune, largement féminine.
« Les Noces de Figaro », créées à Vienne en 1786 sur un livret de Lorenzo Da Ponte, inspiré de la comédie de Beaumarchais « Le Mariage de Figaro », sont un pilier incontournable du répertoire lyrique. L’Opéra national du Rhin renouvelle ici cette œuvre emblématique, conjuguant tradition et modernité, en s’appuyant sur le Chœur de l’Opéra national du Rhin et l’Orchestre national de Mulhouse. La production, qui dure un peu plus de trois heures, dépeint une journée tumultueuse où maîtres et domestiques s’engagent dans un jeu de tromperies savamment orchestré, savant mélange d’humour et de critique sociale.
Une œuvre au croisement des époques : entre comédie et critique sociale
Fidèle au livret de Da Ponte, le drame expose le Comte Almaviva, désabusé et tenté par la séduction abusive de Susanna, camériste de la Comtesse, bientôt fiancée à Figaro, le valet. Ruses, déguisements et quiproquos s’enchaînent dans une mécanique comique qui, sous sa légèreté apparente, n’occulte pas la domination masculine et sociale.
L’originalité de cette œuvre réside dans son double registre : une comédie bouffonne mordante qui cache une critique des privilèges aristocratiques et une compassion pour les personnages pris dans leurs paradoxes. Cette production de l’OnR assume pleinement cette dualité, mêlant la fraîcheur de l’opéra bouffe à un prisme plus sombre sur les rapports de pouvoir, l’argent et la jeunesse.
Une direction musicale prometteuse mais contrastée
Corinna Niemeyer, chef d'orchestre dynamique et représentante d’une nouvelle génération, souhaitait mettre en valeur la finesse colorée de l’Orchestre national de Mulhouse. Malgré une certaine attente portée sur cette collaboration, la première a laissé une impression mitigée du point de vue orchestral, avec des ajustements à peaufiner, des départs hésitants et une transparence parfois compromise. La musique transparente de Mozart nécessite une cohésion sans faille, qui pourrait s’affiner pour révéler toute la jubilation collective inhérente à cette œuvre.
Une mise en scène contemporaine empreinte de mélancolie
Mathilda du Tillieul McNicol propose une mise en scène ancrée dans une contemporanéité mélancolique. S’inspirant de l’univers visuel du cinéaste Paolo Sorrentino, elle transpose l’action dans un monde où luxe ostentatoire et déshérence sociale se côtoient, à travers des images poignantes comme celles d’un Comte en claquettes et les fêtes tournées au ralenti. L’argent, souvent vulgaire, agit comme un mirage trompeur pour les classes populaires, renouvelant le regard sur les inégalités humaines.
Un approfondissement psychologique des personnages, notamment de Barberine, dont le rôle est renforcé pour devenir une porte-voix de la jeunesse parfois perdue, enrichit le spectacle. La danse sur la chanson « Ain’t Got No, I Got Life » de Nina Simone insuffle un souffle féministe et politique puissant, connectant les thématiques d’émancipation et de domination sociale à une époque contemporaine.
Cependant, certains critiques regrettent que ces pistes prometteuses ne se fondent pas toujours pleinement dans une vision scénique totalement incarnée, les idées, bien que nombreuses, restant parfois isolées.
Une distribution féminine éclatante et une jeunesse lyrique en lumière
Le spectacle brille surtout par sa distribution féminine réunie par l’OnR, notamment Camille Chopin en Susanna, Andreea Soare en Comtesse Almaviva, Juliette Mey dans le rôle espiègle de Cherubino et Jessica Hopkins en Barberine. Ces jeunes artistes apportent fraîcheur et élégance à leurs personnages, incarnant avec justesse cette féminité à la fois fragile et combattante.
La soprano Jessica Hopkins impressionne particulièrement par l’émotion portée dans son air « L’ho perduta, me meschina », considéré comme l’un des sommets poétiques de la soirée. Quant à Camille Chopin, faisant ses débuts à l’OnR, elle séduit par la luminosité de son timbre, la souplesse de son phrasé et sa présence scénique captivante, qui lui confèrent le rôle de véritable moteur dramaturgique.
Chez les hommes, John Brancy offre un Comte Almaviva noble mais parfois en retrait vocalement, tandis que Lysandre Châlon campe un Figaro inégal mais prometteur. Ces contrastes amplifient paradoxalement l’éclat du volet féminin de la production.
Un renouvellement artistique au service du répertoire classique
Au-delà de la soirée inaugurale, ces « Noces de Figaro » sont un symbole fort du renouvellement souhaité à l’Opéra national du Rhin pour la saison 2025-2026. En confiant cette œuvre à une cheffe d’orchestre et une metteuse en scène représentantes de la jeune génération, et en s’appuyant sur un plateau jeune et une actualisation mélancolique, l’OnR affirme sa volonté d’ouvrir le grand répertoire à de nouveaux regards et questionnements.
Cette démarche résonne particulièrement dans le contexte musical et social actuel, où la critique des privilèges et l’émancipation féminine restent d’une brûlante actualité. Le spectacle, en dépit de certaines fragilités, offre ainsi une lecture vivante et engagée qui promet d’évoluer et de s’enrichir au fil des représentations à Strasbourg, Mulhouse et Colmar.
En définitive, ce Figaro 2026 rappelle que la partition de Mozart, entre ironie sociale, jeux de pouvoir et affirmation de voix féminines puissantes, demeure un miroir fascinant des interrogations contemporaines, témoignant de la pérennité d’une œuvre magistrale qui continue de parler au public d’aujourd’hui.



