
Le cinéma se penche sur l'une des plus grandes voix de l'opéra espagnol. Le tournage du film « Caballé » vient de débuter entre Bilbao et Barcelone, retraçant l'ascension fulgurante de la soprano barcelonaise, de ses débuts modestes à sa consécration mondiale.
Je dois l'avouer : chaque fois que j'entends parler d'un nouveau biopic consacré à une grande figure de la musique classique, je ressens ce mélange d'excitation et d'appréhension. Après Leonard Bernstein dans Maestro, Maria Callas avec Angelina Jolie, et bientôt Pavarotti dans Vox Divina, voilà qu'Hollywood – ou plutôt l'Espagne – s'empare de la vie de Montserrat Caballé. Et cette fois, je dois dire que le projet me séduit d'emblée. Peut-être parce que Caballé incarne cette époque bénie où l'excellence artistique ne connaissait pas de compromis, où la voix primait sur l'image, où le talent triomphait de la précarité.
Le tournage de Caballé a débuté début novembre dans les studios Punta Zorrotza, près de Bilbao. La réalisatrice vénézuélienne Patricia Ortega, dont j'ai découvert le travail sur l'identité féminine avec Mamacruz, tient les rênes de ce projet ambitieux. Son choix n'est pas anodin : Ortega sait filmer les femmes qui se battent contre les conventions, qui refusent que leur destin soit écrit d'avance. Et Dieu sait si Montserrat Caballé a dû se battre. Née en 1933 dans une famille marquée par la misère de l'après-guerre civile espagnole, la petite Montserrat portait sur ses frêles épaules tous les espoirs des siens. Imaginez cette enfant dans le Barcelone meurtri de la posguerra, rêvant d'opéra alors que le pain manquait sur la table. Cette tension dramatique, Ortega l'a placée au cœur de son récit, alternant entre la jeunesse laborieuse de la soprano et son retour triomphal à Barcelone en 1991, au sommet de sa gloire.
Deux comédiennes se partagent le rôle titanesque d'incarner la diva. Ana Saavedra prête ses traits à la jeune Montserrat, celle qui lutte, celle qui doute, celle qui chante dans les coulisses du Gran Teatre del Liceu en espérant qu'un jour, elle aussi montera sur scène. Et puis il y a Begoña Alberdi, soprano espagnole reconnue – vous vous souvenez peut-être de ses prestations en ligne pendant la pandémie qui avaient touché tant de cœurs –, qui endosse le rôle de la Caballé consacrée. Ce casting me paraît judicieux : Alberdi connaît intimement ce que signifie chanter, elle sait ce qu'il faut de discipline, de sacrifice, d'abnégation pour tenir une carrière lyrique au plus haut niveau. Elle ne se contentera pas d'imiter, elle comprendra de l'intérieur.
Le tournage se poursuivra à Barcelone, notamment au Gran Teatre del Liceu, ce temple de l'opéra catalan où Caballé fit ses premiers pas en 1962 dans le rôle-titre d'Arabella de Richard Strauss. J'aime cette idée de filmer dans les lieux authentiques, de retrouver l'âme des décors qui ont vu naître une légende. Le Liceu n'est pas qu'une salle de spectacle, c'est un sanctuaire où résonnent encore les échos des plus grandes voix du siècle dernier. Tourner là-bas, c'est rendre hommage non seulement à Caballé, mais à toute une tradition lyrique que notre époque, trop souvent, néglige ou méprise.
Ce qui me frappe dans cette vague de biopics consacrés aux géants de la musique classique, c'est qu'elle arrive à un moment où notre civilisation semble avoir perdu ses repères. Face au vacarme du monde contemporain, au nivellement culturel, à l'effacement des hiérarchies de l'excellence, le cinéma se tourne vers ces figures qui incarnent l'absolu de l'art. Bernstein, Callas, Celibidache, Pavarotti, Caballé : autant de noms qui rappellent qu'il existe une transcendance, une verticalité, une quête de perfection qui dépasse l'individu. Ces artistes n'ont pas seulement eu du talent, ils ont eu une mission, presque un sacerdoce. Et dans le cas de Caballé, cette mission s'est accomplie avec une humilité, une fidélité à ses racines catalanes, une loyauté envers le Liceu qui force le respect.
Le film sera distribué en Espagne par Filmax, tandis que Film Factory Entertainment gérera les droits internationaux. Aucune date de sortie n'a encore été annoncée, mais je garde espoir que ce portrait trouve rapidement son chemin vers les salles françaises. Nous avons besoin de ces récits qui célèbrent la grandeur, qui montrent que le génie naît souvent dans l'adversité, que l'art véritable exige tout de l'artiste. Montserrat Caballé a quitté ce monde en 2018, nous laissant orphelins de cette voix d'une pureté céleste, capable de transformer Norma de Bellini ou Turandot de Puccini en expériences mystiques. Grâce à Patricia Ortega et à son équipe, grâce au courage de Begoña Alberdi qui relève le défi immense d'incarner une telle icône, la Superba – comme on surnommait Caballé – va revivre sur grand écran.
Et peut-être, qui sait, ce film incitera-t-il quelques jeunes âmes à pousser les portes d'un opéra, à découvrir que derrière les paillettes et les décors somptueux, il y a des destins exceptionnels, des sacrifices immenses, et cette quête infinie de la beauté qui fait de nous des êtres civilisés. Je compte les jours avant de pouvoir m'asseoir dans une salle obscure et retrouver, le temps d'un film, la voix qui nous manque tant.
