
Le 23 novembre prochain, la violoniste franco-britannique Esther Abrami investit la mythique salle parisienne pour un concert événement autour de son album "Women". Une soirée qui promet de redonner leurs lettres de noblesse à quatorze compositrices injustement effacées de l'histoire musicale.
Je dois l'avouer : lorsque j'ai découvert le projet d'Esther Abrami, quelque chose s'est remué en moi. Pas seulement l'enthousiasme du mélomane, mais cette conviction profonde que la grande musique mérite mieux que les oubliettes idéologiques dans lesquelles on a longtemps confiné les femmes compositrices. Cette jeune virtuose de trente ans, qui cumule plus d'un million d'abonnés sur les réseaux sociaux sans pour autant sacrifier l'exigence artistique, vient bousculer nos certitudes. Son album "Women", paru chez Sony Classical, n'est pas un énième manifeste féministe bruyant, mais un acte de justice musicale accompli avec grâce et rigueur. Le 23 novembre à l'Olympia, elle orchestrera ce que j'appelle une véritable réparation culturelle.
La force du projet réside dans sa diversité temporelle et géographique. Esther Abrami a réuni quatorze compositrices qui traversent les siècles et les continents : des lauréates des Oscars comme Rachel Portman et Anne Dudley côtoient des figures historiques européennes telles que la Française Pauline Viardot, la Brésilienne Chiquinha Gonzaga, la Vénézuélienne Teresa Carreño ou l'Anglaise Ethel Smyth. Au cœur de l'album brille l'enregistrement en première mondiale du Concerto pour violon d'Ina Boyle, compositrice irlandaise de la fin de l'époque romantique dont l'œuvre spectaculaire dormait dans les archives. Pour l'interprétation, la violoniste s'est entourée de l'Orchestre symphonique de la radio de Vienne, dirigé par Irene Delgado-Jiménez, aux côtés de la pianiste Kim Barbier, de la harpiste Lavinia Meijer et de son propre quintette. Une distribution qui témoigne de l'ambition du projet : entre trente-cinq et cinquante-cinq euros, les Parisiens auront accès à un concert de niveau international dans ce temple de la chanson française qu'est l'Olympia.
Ce qui me touche particulièrement dans la démarche d'Esther Abrami, c'est qu'elle refuse le folklore victimaire. Elle n'a pas choisi ces compositrices parce qu'elles étaient des femmes opprimées, mais parce que leur musique possède une "brillance musicale" et crée une "connexion émotionnelle" puissante. C'est exactement l'approche que j'attends d'une artiste chrétienne dans l'âme : reconnaître l'injustice sans tomber dans le ressentiment, célébrer le talent sans instrumentaliser la souffrance. La violoniste a d'ailleurs composé pour cet album une pièce originale intitulée "Transmission", titre magnifiquement évocateur qui résume sa mission : transmettre un héritage musical que les modes et les préjugés ont failli engloutir. Son podcast "Women in Classical", où elle interviewe des musiciennes influentes, et son précédent EP "Spotlight" consacré aux compositrices, prouvent que son engagement s'inscrit dans la durée et non dans l'opportunisme médiatique.
Dans notre époque de déconstruction systématique, où l'on confond souvent mémoire et repentance, Esther Abrami nous rappelle que la tradition classique européenne a toujours su accueillir les talents féminins lorsque les circonstances sociales le permettaient. Ces compositrices n'ont pas été effacées par malveillance mais par les contingences d'une époque qui confiait aux hommes les rôles publics et aux femmes la sphère privée. Aujourd'hui, nous pouvons réparer cet oubli sans renier notre héritage, en redécouvrant des œuvres qui enrichissent notre patrimoine musical plutôt que de le condamner. C'est précisément ce que propose cette soirée à l'Olympia : non pas une table rase iconoclaste, mais une extension lumineuse du répertoire classique, dans le respect de ses codes et de son excellence. Pauline Viardot, chanteuse et compositrice du XIXe siècle, était déjà adulée de son vivant ; Ethel Smyth, suffragette et créatrice audacieuse, écrivait des opéras qui rivalisaient avec ceux de ses contemporains masculins.
Le choix de l'Olympia n'est pas anodin. Cette salle mythique, temple de la variété française depuis près d'un siècle, accueille désormais la grande musique avec une régularité réjouissante. Je vois dans ce concert du 23 novembre un symbole de réconciliation entre culture populaire et culture savante, entre tradition et modernité. Esther Abrami, avec son million d'abonnés numériques et son exigence de conservatoire, incarne parfaitement cette synthèse. Elle prouve que l'on peut être enraciné dans l'excellence classique tout en parlant au plus grand nombre, que l'on peut défendre un héritage européen prestigieux sans élitisme hautain. À l'heure où notre pays doute de lui-même et de son rayonnement culturel, cette jeune femme nous rappelle que la France demeure une terre de grande musique, un creuset où se forge encore l'excellence artistique. Ce concert sera, j'en suis convaincu, l'un de ces moments rares où l'émotion musicale rejoint la conscience historique, où le plaisir esthétique rencontre la justice culturelle.
