
Le 29 novembre à 20h, Salle Cortot, Jean-Nicolas Diatkine fait dialoguer Brahms, Schubert et Beethoven dans un récital placé sous le signe de la lumière arrachée à l’ombre. Un programme tendu comme un arc, pour un pianiste que la critique salue pour sa profondeur spirituelle autant que pour sa virtuosité.
Je ferme les yeux et j’entends d’abord un silence. Celui, raconté par plusieurs critiques, qui s’est abattu sur la salle Gaveau lorsque Jean-Nicolas Diatkine a laissé mourir le dernier accord de la Sonate « Waldstein » de Beethoven : un public retenu au bord du souffle, comme si personne n’osait briser la prière. C’est ce silence-là, plein, habité, qui me revient en pensant à son prochain récital à la Salle Cortot, le samedi 29 novembre à 20h, intitulé « Schubert et Beethoven, de l’ombre à la lumière ».
Ce soir-là, dans l’écrin de la rue Cardinet, le pianiste français proposera un voyage très pensé à travers le romantisme allemand : Brahms pour ouvrir la soirée, avec la Rhapsodie n°1 op.79 ; Schubert avec le premier Klavierstück D.946 puis les Six Moments musicaux D.780 ; enfin Beethoven, d’abord la Sonate n°15 op.28 dite « Pastorale », puis l’Appassionata, l’une des sonates les plus brûlées au fer rouge de tout le répertoire. Le concert est annoncé sur le site de la Salle Cortot et sur plusieurs agendas parisiens qui précisent les mêmes œuvres, les mêmes horaires et les mêmes fourchettes de prix, de 17 à 55 €.
En lisant l’entretien que Diatkine a accordé à Classiquenews, je comprends mieux la cohérence de cette soirée : le pianiste y explique comment il veut éclairer ce qui relie Brahms à Schubert, sans rien édulcorer des tempêtes intérieures de Beethoven. Il ne s’agit pas d’un programme « joli » mais d’un itinéraire dramatique, presque moral : la fragilité schubertienne, écrasée mais fécondée par la puissance de Beethoven, comme si le disciple trouvait enfin, après la mort du maître, la force de dire sa propre nuit. Une note de programme publiée sur Infoconcert va d’ailleurs dans le même sens en rappelant combien l’admiration de Schubert pour Beethoven fut à la fois paralysante et libératrice.
Derrière ce projet se dessine un musicien à la trajectoire singulière. Né à Paris en 1964 dans une famille de médecins très engagés, Jean-Nicolas Diatkine a grandi dans une culture du service et du soin aux plus fragiles. Ses parents ont attendu la fin de ses études scientifiques avant de le soutenir dans le choix du piano, mais l’enfant avait déjà trouvé sa voie dès six ans. Son parcours le mène à plusieurs disciples de Claudio Arrau, puis à Londres auprès de Ruth Nye, qui lui transmet l’art des couleurs sonores, et enfin au compositeur Narcis Bonet, héritier de Nadia Boulanger, qui l’initie pendant treize ans à l’analyse de l’architecture musicale. Quand je regarde ce chemin, j’y vois une fidélité très classique : l’idée qu’un art authentique se construit dans la durée, dans la transmission des maîtres, loin de la vitesse et du bruit de notre époque.
Ses disques racontent la même exigence. Pizzicato a salué la maîtrise dynamique et la profondeur de son album consacré aux Bagatelles de Beethoven, à la Sonate en si mineur de Liszt et à la Mort d’Isolde de Wagner, enregistrés Salle Gaveau : un jeu à la fois inventif, très mélodique, d’une articulation vive et d’une sensualité presque mystique. Crescendo, de son côté, a souligné la hauteur de vue de son Liszt « transcripteur », capable d’unir la forme et le fond dans une discographie déjà très fournie, et salue un Chopin « de haut vol » où chaque prélude est pensé comme un petit drame autonom. Ces critiques convergent : Diatkine n’est pas un pyrotechnicien de plus, mais un conteur qui met la virtuosité au service de la pensée musicale.
La presse française l’observe aussi de près. Sur Vieillecarne, Stéphane Loison décrit ce silence impressionnant régnant à Gaveau pendant Bach et Beethoven, ce public « suspendu » à ses propositions musicales. Dans un autre portrait, le même site le montre chez lui, face à la Maison de la Radio, entouré de partitions, de tableaux abstraits et d’un étonnant simulateur de vol ; un petit autel bouddhiste côtoie des étagères remplies de livres. Je trouve ce détail touchant : un pianiste qui, loin des slogans creux, cherche dans la pratique spirituelle et dans le jeu une forme de verticalité, une manière de tenir debout dans un monde qui vacille.
Le 29 novembre, cette verticalité passera d’abord par Brahms. La Rhapsodie op.79 n°1 n’est pas une ouverture mondaine mais une sorte de prière inquiète. Les critiques qui l’ont entendu dans Brahms et Schumann avec la violoncelliste Estelle Revaz parlent d’un chambriste solide et puissant, capable d’écouter l’autre tout en tenant la charpente harmonique. Je m’attends à retrouver cette noblesse du geste dans la façon dont il installera d’emblée la gravité du programme.
Vient ensuite Schubert, d’abord avec le Klavierstück D.946, puis avec les Moments musicaux. Classicagenda, qui consacre un portrait détaillé à ce récital, insiste sur la manière dont Diatkine sait faire entendre chez Schubert « l’introspection et l’héroïsme » : un mélange de pudeur et de fièvre qui parle à nos propres fragilités. J’y vois quelque chose de profondément européen, au sens noble du terme : cette conscience que la beauté naît de la souffrance assumée, et que la musique nous aide à traverser l’épreuve sans renier nos racines.
Beethoven refermera le triptyque. La Pastorale, souvent jouée comme une simple promenade champêtre, devient chez Diatkine une respiration habitée, un paysage intérieur. Puis l’Appassionata surgit, et avec elle ce feu que tous les témoignages évoquent : un jeu puissant mais jamais brutal, des contrastes fouillés, une construction dramaturgique pensée jusque dans le dernier galop. Dans un monde où l’on confond trop souvent liberté et pulsion immédiate, cette façon de tenir la forme, de dompter la tempête sans en étouffer la vérité, me paraît profondément salutaire.
Au-delà du cas Diatkine, ce récital me semble incarner une certaine idée de la culture que j’aimerais voir davantage défendue en France : une culture qui ne s’excuse pas d’être exigeante, qui assume l’héritage chrétien et classique de notre continent comme une chance plutôt que comme un fardeau, qui ose parler d’âme, de courage, de transmission. Dans la petite salle Cortot, bâtie pour l’École normale de musique, ce 29 novembre aura des airs de veillée : un pianiste, trois compositeurs, et un public qui vient chercher autre chose qu’un simple divertissement du samedi soir.
Pour celles et ceux qui souhaitent réserver, l’événement est référencé sur le site de la Salle Cortot ainsi que sur Classicagenda, L’Officiel des spectacles, Infoconcert ou encore Billetreduc, qui confirment tous la date du samedi 29 novembre 2025 à 20h, Salle Cortot, Paris 17e.
Ce soir-là, je n’aurai pas seulement le sentiment d’assister à un beau concert de piano. J’aurai surtout le sentiment de voir, le temps d’une Rhapsodie, d’un Klavierstück ou d’une Appassionata, un homme mettre son art au service d'une certaine idée de la musique, de l’Europe et, osons le mot, de la dignité humaine.
