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Car/Men : la joie communicative de Carmen revue par les Chicos Mambo

À Paris, le spectacle Car/Men de la compagnie Chicos Mambo vient de célébrer sa 200e représentation, confirmant le succès durable d’une relecture singulière de Carmen, l’un des opéras les plus célèbres du répertoire. Créé en 2019 et régulièrement en tournée depuis, ce spectacle de danse et de chant mis en scène par le chorégraphe Philippe Lafeuille revisite l’œuvre de Georges Bizet dans une forme hybride qui mêle humour, performance et virtuosité scénique, avant de faire halte, notamment, au Théâtre des Sources à Saint-Amand-les-Eaux le 30 avril. Pensé pour un large public, y compris pour celles et ceux qui ne fréquentent pas l’opéra, Car/Men s’impose désormais comme un rendez-vous marquant de la scène chorégraphique française et européenne.

Une réinterprétation ludique et contemporaine d’un classique

Au cœur du projet, il y a d’abord Carmen, cette héroïne et cette musique que chacun croit connaître sans forcément les avoir étudiées. Créé en 1875 à l’Opéra-Comique à Paris, l’opéra de Bizet a d’abord été fraîchement accueilli avant de s’imposer comme une référence mondiale, régulièrement montée dans les plus grandes maisons lyriques. Ses airs, de l’« Habanera » à la « Chanson du Toréador », se sont diffusés bien au-delà des salles d’opéra, repris par le cinéma, la publicité, la chanson, jusqu’à devenir, comme le notent plusieurs critiques, un véritable « inconscient collectif musical ». Cette omniprésence permet à des créations comme Car/Men de s’appuyer sur des mélodies immédiatement reconnaissables pour proposer autre chose : une réinterprétation ludique, contemporaine, qui s’adresse autant aux initiés qu’aux néophytes. Après Tutu, spectacle précédent des Chicos Mambo salué pour sa liberté et son humour autour du ballet, Philippe Lafeuille et sa troupe ont choisi de s’emparer de Carmen avec le même esprit de décalage respectueux.

Un choix scénique et musical original

Dans Car/Men, l’une des particularités les plus marquantes tient à la distribution exclusivement masculine sur scène. Huit danseurs, tous hommes, et un chanteur, le contre-ténor espagnol Antonio Macipe, se partagent l’espace. Loin d’une simple inversion des genres présentée comme un gadget, ce choix sert un propos plus large sur les représentations, les corps et les codes de l’opéra. Sur le plateau, Antonio Macipe interprète l’intégralité des parties chantées, des rôles masculins aux rôles féminins, y compris celui de la bohémienne Carmen. Doté d’une tessiture lui permettant d’alterner voix graves et aigües avec aisance, il enchaîne les airs emblématiques avec ce que plusieurs observateurs décrivent comme « virtuosité » et « délectation ». Dans sa robe à pois, il incarne cette féminité fantasmée et théâtralisée, tout en restant lui-même, brouillant volontairement les frontières convenues du genre lyrique.

La dimension physique et visuelle portée par la danse

Autour de lui, les danseurs des Chicos Mambo apportent la dimension physique et visuelle du spectacle. La compagnie s’est fait connaître par un travail très précis sur le mouvement, volontiers acrobatique, mais toujours teinté de dérision. Loin d’une performance démonstrative, les interprètes jouent avec leur propre image, se permettent des ruptures, des clins d’œil, des moments de comédie qui désamorcent toute solennité excessive. Sur Car/Men, cette liberté s’adosse à un dispositif scénique particulièrement travaillé, où les costumes jouent un rôle central. Robes en tulle légères, jupes virevoltantes, pois colorés, volants survoltant la scène : chaque élément de tissu accompagne le geste, prolonge la chorégraphie, accentue une pirouette ou un port de bras. Plusieurs critiques soulignent que cette science du costume, déjà très visible dans Tutu, est ici moins un sujet en soi qu’un moyen mis au service de l’histoire et de la musique.

Humour et irrévérence au service de l’accès à l’opéra

L’humour traverse la pièce de bout en bout, mais sans se confondre avec une simple parodie. Car/Men ne se moque pas de Carmen : il s’en amuse, la décale, la joue, tout en en respectant la force. Le mot qui revient souvent chez les commentateurs est celui d’« irrévérence », non pas contre l’œuvre mais contre la tendance à la figer dans un registre élitiste. Dans les interviews qu’il accorde autour du spectacle, Philippe Lafeuille explique vouloir « partager de la joie » et « ouvrir des portes » vers des formes artistiques parfois perçues comme intimidantes. Le rire devient ainsi une manière d’inviter le public à entrer dans l’opéra, à reconnaître un air, à se laisser surprendre par une variation chorégraphique ou une situation décalée. La dramaturgie du spectacle suit les grandes lignes de l’opéra de Bizet, mais en les réinterprétant, en les compressant et en les réorganisant pour tenir en environ une heure vingt de danse et de chant.

Un succès auprès d’un public varié

Ce parti pris semble trouver écho auprès d’un public très varié. Des grandes scènes parisiennes comme le Théâtre des Champs-Élysées aux centres culturels de région, Car/Men attire aussi bien des habitués des salles de danse que des spectateurs venus en famille, parfois pour une première expérience de spectacle chorégraphique. Plusieurs témoignages soulignent l’énergie communicative du plateau : les danseurs semblent s’amuser « comme des fous » sur scène, une joie qui gagne la salle, jusqu’à ce que les spectateurs se disent, selon la formule reprise par la compagnie, « carménisés ». Il n’est pas rare que la mélodie principale de Carmen, cette ligne entêtante qui accompagne l’héroïne depuis près de 150 ans, reste en tête bien après la représentation. « La la la, lala, la la… Prends garde à toi ! » : la chronique publiée par Brut comme d’autres compte rendus évoque cette impression d’avoir emporté le spectacle avec soi, ne serait-ce que sous la forme d’un air que l’on se surprend à fredonner.

La compagnie Chicos Mambo et sa place singulière

Sur le plan professionnel, Car/Men confirme la place singulière des Chicos Mambo dans le paysage chorégraphique. Fondée dans les années 1990, la compagnie a développé un langage mêlant danse contemporaine, influences populaires, culture pop et références au répertoire classique. Le succès de Tutu, qui revisitait avec humour différents styles de danse et stéréotypes de ballet, a ouvert au groupe les portes de nombreuses scènes en France et à l’étranger. Avec Car/Men, cette démarche se prolonge dans un dialogue plus direct avec l’opéra, soutenu par une production structurée impliquant plusieurs coproducteurs et résidences, notamment à KLAP Maison pour la danse à Marseille. La captation du spectacle, disponible sur certaines plateformes de vidéo à la demande, témoigne aussi de cette volonté de diffuser plus largement la création.

Inscription dans un mouvement de réinterprétations contemporaines

La relecture de Carmen par Car/Men s’inscrit enfin dans un mouvement plus large de réinterprétations contemporaines des grands titres du répertoire. De nombreuses compagnies, en France comme ailleurs, revisitent aujourd’hui les classiques pour interroger les représentations de genre, les rôles féminins, ou simplement pour rapprocher ces œuvres de publics nouveaux. Dans ce paysage, la proposition des Chicos Mambo se distingue par son équilibre entre respect de la matière musicale et liberté formelle, entre exigence artistique et accessibilité. En multipliant les dates en tournée, le spectacle contribue à diffuser l’opéra hors de ses murs traditionnels, au sein de théâtres municipaux, de festivals de danse ou de saisons pluridisciplinaires.

Vers de prochaines représentations et une médiation renforcée

Les prochaines représentations de Car/Men, à Paris comme en région, prolongeront cette dynamique, avec une attention particulière portée à la médiation autour du spectacle. Des rencontres, ateliers et échanges avec le public sont régulièrement organisés, prolongeant sur un autre mode ce que la représentation met déjà en jeu : un rapport décomplexé à un monument du patrimoine musical. Alors que Carmen continue d’inspirer metteurs en scène et chorégraphes dans le monde entier, cette version signée Philippe Lafeuille apporte une réponse particulière à une question qui traverse aujourd’hui le spectacle vivant : comment faire vivre les classiques sans les muséifier, comment les transmettre sans les figer ? En s’appuyant sur la joie, le jeu, le chant et la danse, Car/Men apporte sa propre variation à ce thème, et semble, au vu de son succès, avoir trouvé un public prêt à être, lui aussi, « carménisé ».

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