À Maurice, deux siècles d’histoire de l’art lyrique et de la musique classique
À Maurice, l’histoire de l’opéra et de la musique classique occidentale s’étend sur deux siècles, des premières représentations au Théâtre de Port-Louis, inauguré en 1822, aux concerts symphoniques organisés aujourd’hui dans les grandes salles de l’île. Retracée notamment par Paul Olsen dans L’express, cette mémoire culturelle révèle le rôle des théâtres, des orchestres, des artistes mauriciens et des formations étrangères dans la construction d’une vie musicale longtemps nourrie par les influences européennes, mais progressivement adaptée aux réalités locales. Le sujet revient au premier plan avec l’annonce d’un concert symphonique au Caudan Arts Centre, dans le cadre d’une collaboration entre le Conservatoire François Mitterrand et Opera Mauritius.
Le Théâtre de Port-Louis constitue le premier grand repère de cette histoire. Ouvert en 1822, une dizaine d’années après la prise de l’île par les Britanniques, il est présenté par plusieurs sources patrimoniales comme l’un des plus anciens théâtres de l’hémisphère Sud. Au XIXe siècle, les saisons lyriques étaient organisées durant l’hiver austral, en raison de l’absence de climatisation. Les troupes venues d’Europe effectuaient le voyage par mer, en contournant l’Afrique, et demeuraient parfois plusieurs mois à Maurice. Elles arrivaient avec leurs chanteurs et un effectif orchestral réduit : une vingtaine ou une vingtaine-cinq de musiciens pouvaient accompagner les œuvres grâce à des arrangements adaptés aux moyens disponibles sur place.
Les opéras en vogue à Paris étaient ainsi proposés au public mauricien, tandis que des publications comme Port-Louis Mondain et Maurice Théâtre rendaient compte de l’actualité culturelle. Le spectacle lyrique n’était pas réservé à une curiosité mondaine : il devenait un événement social, préparé, commenté et attendu. L’engouement dépassait la seule capitale. Des trains de nuit auraient même été mis à la disposition des spectateurs afin de leur permettre de regagner leur domicile après les représentations. Cette circulation des œuvres, des artistes et du public a contribué à installer durablement le goût de l’opéra et de la musique orchestrale dans plusieurs milieux de la société mauricienne.
Au début du XXe siècle, la création d’un orchestre de police et l’ouverture du Plaza de Rose-Hill ont marqué une nouvelle étape. Le Plaza, dont la première compagnie s’est produite au milieu des années 1930, a accueilli des pièces classiques, des opérettes, des opéras et des spectacles de variétés. Dans les années 1920, le gouverneur Sir Hesketh Bell avait encouragé la constitution d’un orchestre professionnel. Le musicien britannique Rolfe fut chargé d’identifier les instrumentistes disponibles à Maurice. Des musiciens mauriciens furent intégrés à la force policière, puis l’effectif fut complété par des Britanniques.
L’orchestre se produisait dans les kiosques, au Champ de Mars, au Pleasure Ground, à Rose-Hill ou encore au Trafalgar Hall, devenu depuis le Théâtre Serge Constantin. Son répertoire comprenait des ouvertures, des concertos et des symphonies, notamment des œuvres de Mozart et de Rossini. Ces rendez-vous contribuaient à diffuser la musique instrumentale bien au-delà des théâtres, dans des lieux accessibles et familiers. La pratique musicale s’inscrivait ainsi dans la vie quotidienne de l’île, entre cérémonies publiques, concerts en plein air et spectacles scéniques.
Le véritable tournant est associé à Philippe Ohsan. Violoniste autodidacte, ancien musicien d’orchestre de cinéma à l’époque du muet, il fut envoyé à Londres pour étudier la direction d’orchestre avant de prendre la tête de la Mauritius Police Band. Sous sa direction, l’ensemble ne s’est pas limité au répertoire classique. Il a également accompagné des artistes du séga, dont Roger Augustin et Serge Lebrasse, contribuant aux échanges entre musique savante, musique populaire et traditions mauriciennes. Philippe Ohsan défendait l’idée que toutes les musiques possèdent leur propre valeur. Dans les années 1950, la formation comptait environ soixante-dix musiciens et se produisait régulièrement au Plaza, où elle accompagnait aussi des opéras comme Aida et Faust. Après sa retraite anticipée, Ohsan s’est consacré pendant plus de dix ans à Pro Musica, un ensemble qui a notamment interprété des symphonies de Beethoven.
L’année 1957 reste une date importante pour l’art lyrique à Maurice. Joseph Le Roi produisit alors Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns et Carmen de Georges Bizet, avec la participation de la Société chorale de Curepipe, de solistes mauriciens et d’artistes étrangers. La distribution réunissait notamment la Française Maria Ferès, l’Italien Giuseppe Bertinazzo, membre de La Scala de Milan, ainsi que plusieurs chanteurs mauriciens. Les décors étaient signés Serge Constantin et l’accompagnement musical assuré par la Police Band, sous la direction de Philippe Ohsan. Deux ans plus tard, Joseph Le Roi produisit également Aida et Faust. Ces productions témoignent d’une ambition artistique remarquable, mais aussi d’une capacité à réunir des compétences locales et internationales autour de partitions exigeantes.
D’autres figures ont marqué cette période, parmi lesquelles les ténors Max Moutia et Henry Wilden. Ce dernier, parti ensuite en Australie, participa à l’inauguration de l’Opéra de Sydney et chanta aux côtés de la soprano Joan Sutherland. Leur parcours rappelle que la scène mauricienne a pu servir de point de départ à des carrières ouvertes sur le monde, tout en conservant un lien avec la formation reçue sur l’île.
Plus récemment, le Conservatoire François Mitterrand et Opera Mauritius ont contribué à maintenir cette tradition. Opera Mauritius a présenté Les Pêcheurs de perles en 2009, Carmen en 2010 et La Traviata en 2012, puis l’opérette La Veuve joyeuse en 2018. La venue de l’orchestre Philharmonia de Londres au Caudan Arts Centre, en 2024 puis en 2026, a confirmé l’intérêt renouvelé pour la musique symphonique. La formation britannique a indiqué que la réponse du public mauricien l’avait conduite à développer ses relations avec l’île, jusqu’à annoncer un festival consacré aux neuf symphonies de Beethoven.
Le Conservatoire François Mitterrand, sous la direction de Marie-Christine Clarisse, entend lui aussi renforcer la formation et la pratique musicales. À Maurice, l’histoire de l’opéra et de la musique classique ne se résume donc pas à un héritage importé. Elle s’est construite dans les théâtres, les kiosques, les orchestres, les écoles et les collaborations, au fil des générations. Du Théâtre de Port-Louis au Caudan Arts Centre, elle continue de s’écrire sur les scènes de l’île, entre fidélité au grand répertoire et dialogue avec les identités musicales mauriciennes.




