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L’héritage redécouvert du chef cosmopolite Artur Rodziński

À l’heure où l’édition discographique semble se concentrer sur les grandes signatures les plus immédiatement rentables, la parution, par le label Eloquence de Universal Music Australia, de l’intégrale des enregistrements Westminster d’Artur Rodziński remet en lumière une figure majeure mais largement éclipsée de la direction d’orchestre du XXe siècle. Ce coffret de 25 CD, rassemblant les séances réalisées à Londres et à Vienne entre 1954 et 1958, vient compléter un mouvement plus large de réévaluation de plusieurs chefs historiques, dont George Szell et Horst Stein, et s’adresse autant aux collectionneurs qu’aux mélomanes curieux. En toile de fond, c’est toute une partie de l’histoire des orchestres américains, de Los Angeles à Cleveland, de la NBC au Philharmonique de New York, qui se trouve ainsi réexaminée, à travers la trajectoire cosmopolite d’un chef né en Europe centrale et devenu l’un des grands bâtisseurs du paysage orchestral des États-Unis.

Origines et formation du chef d’orchestre

Né le 2 janvier 1892 à Dalmatia, alors dans l’Empire austro-hongrois, de parents polonais, Artur Rodziński suit d’abord un parcours classique de fils d’officier en obtenant un doctorat en droit à l’Université de Vienne pour satisfaire son père, général de carrière, tout en étudiant en parallèle la musique à l’Académie de Vienne (Encyclopedia of Cleveland History, Case Western Reserve University). La Première Guerre mondiale marque un tournant : séparé de son père, il s’engage pleinement dans sa vocation artistique et devient, au sortir du conflit, chef de l’Opéra de Lemberg, dans l’actuelle Lviv (New York Philharmonic). C’est là qu’il forge un style d’une grande autorité, nourri par la tradition viennoise et par un instinct dramatique très marqué. En 1925, il franchit l’Atlantique pour devenir l’adjoint de Leopold Stokowski à l’Orchestre de Philadelphie, puis directeur des départements d’opéra et d’orchestre au Curtis Institute of Music, avant de prendre la tête du Los Angeles Philharmonic en 1929 (Chicago Symphony Orchestra). Cette succession de postes illustre déjà ce qui fera sa réputation : un chef capable de bâtir, discipliner et transformer les orchestres, parfois au prix de tensions aiguës avec leurs directions.

Au cœur de la symphonie américaine dans les années 1930

Les années 1930 placent Artur Rodziński au cœur de la scène symphonique américaine. À Cleveland, où il est nommé directeur musical en 1933, il impose une exigence de travail qui modèle en profondeur l’orchestre et pose les bases de la réputation qu’il conservera sous George Szell (Case Western Reserve University). Il y développe le concept de « concert-opéra », montant des productions d’opéra en version de concert, et dirige en 1935 la première américaine de Lady Macbeth de Mzensk de Dmitri Chostakovitch, un événement qui témoigne de son intérêt pour le répertoire contemporain (Chicago Symphony Orchestra). En 1936, Arturo Toscanini l’invite au Festival de Salzbourg, puis lui confie en 1937 la mission de sélectionner et d’entraîner les musiciens de la future NBC Symphony Orchestra, qu’il dirige régulièrement aux côtés du maestro italien (New York Philharmonic). Ces années d’intense activité installent Rodziński au premier plan, comme un maillon essentiel entre la tradition européenne et la modernité orchestrale américaine.

Un bâtisseur au Philharmonique de New York et ses tensions institutionnelles

La nomination d’Artur Rodziński à la tête du New York Philharmonic en 1943 confirme cette stature. À New York, il est décrit par l’orchestre comme un véritable « bâtisseur d’orchestre » : il restructure la phalange, renouvelle ses rangs, impose des standards élevés et ouvre le répertoire, au point que son arrivée est souvent considérée comme un tournant dans l’histoire de l’institution (New York Philharmonic). Mais cette volonté de contrôle absolu s’accompagne de relations difficiles avec les administrateurs. Plusieurs sources, dont l’Encyclopedia of Cleveland History et le Chicago Symphony Orchestra, évoquent une personnalité volatile, autoritaire, qui finit par entrer en conflit avec la direction. Les tensions culminent en 1947, lorsque Rodziński démissionne de son poste new-yorkais après un bras de fer sur les prérogatives artistiques, avant d’être nommé, la même année, directeur musical du Chicago Symphony Orchestra, où il ne restera que brièvement. Cette instabilité institutionnelle contribue à brouiller l’image du chef, au point de faire parfois oublier l’ampleur de son apport artistique.

L’héritage discographique : une redécouverte remarquable

L’autre versant de cet héritage se trouve dans le studio d’enregistrement. Les séances réalisées avec le Cleveland Orchestra et le New York Philharmonic ont été rassemblées par Sony dans de larges coffrets consacrés au répertoire Columbia, parus en 2021 et 2023, qui ont déjà suscité un regain d’intérêt pour sa discographie orchestrale (Presto Music, coffret « Artur Rodziński – New York Philharmonic: The Complete Columbia Album Collection »). Avec l’édition Eloquence des enregistrements Westminster, ce sont désormais les témoignages plus tardifs de Rodziński, gravés à Londres et à Vienne dans les années 1950, qui sont mis à disposition de manière systématique.

Selon les documents publiés par Eloquence et les notices commerciales de Presto Music, Classics Direct et Amazon, ce corpus de 25 disques couvre un large répertoire symphonique, de Beethoven à Tchaïkovski, dans des interprétations souvent saluées pour leur tension interne, leur clarté de ligne et une discipline orchestrale implacable. Plusieurs critiques voient dans ce coffret l’illustration d’un style aujourd’hui moins en vogue mais particulièrement représentatif d’une certaine école de direction du milieu du XXe siècle. Le magazine International Piano, dans une analyse consacrée aux grands coffrets Eloquence, décrit cette collection Westminster comme un exemple de ces « trésors cachés » des catalogues historiques, où l’on découvre un « véritable autocrate » au pupitre, mais aussi un musicien soucieux de la structure des œuvres et de la lisibilité des plans orchestraux.

Les commentaires de mélomanes et spécialistes sur des forums et réseaux spécialisés, relayés notamment par la communauté Eloquence sur les réseaux sociaux, insistent sur l’énergie dramatique et le sens du théâtre que l’on retrouve dans ces lectures, hérités de ses années à l’opéra et à la tête de grandes phalanges symphoniques.

Une place méritée dans l’histoire de la musique américaine

Cette redécouverte discographique intervient alors que l’histoire des orchestres américains fait l’objet d’un important travail de mémoire. Les notices biographiques publiées par la New York Philharmonic, le Chicago Symphony Orchestra et l’Encyclopedia of Cleveland History replacent désormais Artur Rodziński parmi les architectes de la vie symphonique du pays, aux côtés de figures plus fréquemment citées comme George Szell ou Leonard Bernstein. Le dictionnaire Britannica rappelle, pour sa part, le rôle déterminant qu’il a joué dans la transformation rapide et profonde du Philharmonique de New York, tout en soulignant que ce chantier s’est refermé sur un conflit avec l’administration. En parallèle, Eloquence ne se contente pas de rééditer Rodziński : le label consacre aussi de vastes séries à Szell, Stein et à tout un pan du répertoire Westminster et Decca, dessinant en creux une autre histoire de l’enregistrement classique, moins centrée sur quelques noms, plus attentive aux chefs qui ont construit des orchestres et des styles.

Conclusion : un héritage à redécouvrir

Artur Rodziński meurt le 27 novembre 1958, à 66 ans, après une carrière marquée par les succès artistiques autant que par les heurts institutionnels (Wikipedia, Britannica). Pendant plusieurs décennies, son nom demeure davantage familier aux historiens de la musique qu’au grand public. La série de rééditions engagée par Sony, puis aujourd’hui par Universal/Eloquence, conjuguée aux ressources en ligne des grandes institutions orchestrales, contribue progressivement à réévaluer sa place. En rendant accessibles, de manière cohérente, ses enregistrements de New York, de Cleveland puis ses sessions Westminster, ces coffrets offrent un panorama rare sur l’évolution d’un chef entre l’entre-deux-guerres et l’après-guerre, entre Europe centrale et Amérique.

Reste à voir si cette redécouverte, nourrie par les discophiles et les collectionneurs, se traduira par une présence accrue de son nom dans les programmations de concerts, les programmations radiophoniques et les études consacrées à l’histoire de la direction d’orchestre. À l’heure où l’on interroge de plus en plus la mémoire des institutions musicales et la diversité de leurs figures tutélaires, le retour d’Artur Rodziński au premier plan discographique ouvre en tout cas la voie à une exploration plus large de cet héritage oublié, celui d’un chef cosmopolite qui a profondément marqué le son des orchestres américains tout en restant, paradoxalement, dans l’ombre de ceux qu’il a contribué à façonner.

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