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Le « Dom Juan » de Macha Makeïeff s’installe à l’Opéra royal de Versailles

Du 26 au 31 mai 2026, l’Opéra royal du château de Versailles accueille Dom Juan de Molière dans une mise en scène signée Macha Makeïeff, une création phare de 2024 qui a déjà marqué de nombreuses scènes françaises. Ce spectacle, ancré dans un décor XVIIIe siècle riche d’histoire, offre une lecture inédite où Dom Juan ne déploie pas sa traditionnelle image de triomphateur libertin, mais apparaît plutôt comme une figure traquée, vulnérable et enfermée dans les méandres de sa conscience.

Un parcours artistique marqué par l’intensité plastique

Macha Makeïeff, ancienne directrice emblématique de La Criée à Marseille, poursuit son dialogue passionné avec Molière, après avoir revisité Tartuffe dans Tartuffe-Théorème. Son approche se distingue par une esthétique très plastique, où la fiction devient un espace de confrontation avec le réel sous un angle renouvelé. La genèse de ce Dom Juan, créée au TNP de Villeurbanne en mars 2024, s’inscrit dans cette continuité, nourrie par une réflexion profonde sur le temps, la mémoire et l’absence.

Une scénographie portée par la peinture, le cinéma et l’architecture

Au cœur du spectacle, la mise en scène privilégie l’image. Passionnée de peinture, Macha Makeïeff puise dans un univers éclectique combinant Soutine, Ensor, Sonia Delaunay, Malévitch, et des contemporains comme Miquel Barceló. Ces influences nourrissent le choix des couleurs, des matières et des lumières, créant un univers à la fois baroque et clinique. La cinéphilie de la metteuse en scène, notamment le cinéma muet de Murnau et Dreyer, lui inspire une attention méticuleuse à la gestuelle, aux silences, et aux rythmes qui insufflent une dimension hypnotique au spectacle. Enfin, sa fascination pour l’architecture (Eileen Gray, Charlotte Perriand, Zaha Hadid) transparaît dans la construction de l’espace scénique, conçu comme un lieu psychique et concret qui guide les acteurs dans leurs interactions et déplacements.

Un Dom Juan réinterprété en profondeur

Dans cette nouvelle lecture, Dom Juan s’éloigne de l’image classique du penseur libre et triomphant pour devenir un homme enfermé dans un intérieur bourgeois, reflet d’une faille intime liée à son déracinement familial. Plusieurs critiques, notamment après les représentations à Montpellier et Villeurbanne, mettent en lumière le "corps épuisé d’un homme dévoyé", incarné par une interprétation où le "presque-soi" professionnel laisse transparaître la vulnérabilité et la fragilité, des valeurs que Macha Makeïeff cherche à privilégier au détriment d’une virtuosité ostentatoire. Cette approche fait du corps un vecteur de vérité autant que le texte théâtral.

La puissance des figures féminines

Changement notable, la présence et la puissance des femmes dans cette production sont accentuées. Là où les héroïnes de Molière pouvaient être secondaires ou cantonnées à des rôles d’ornement, elles deviennent ici la voix d’une rébellion et d’une présence affirmée face au cynisme de Dom Juan. Ce spectacle traduit le dualisme fascinant et détestable du personnage principal tout en explorant les tensions avec les femmes qu’il séduit, notamment Elvire. Ces confrontations complexes révèlent des couches supplémentaires d’ambivalence et d’émotion, enrichissant la compréhension du public.

Des racines profondes et une relation intime à l’absence

La carrière de Macha Makeïeff est marquée par un rapport sensible à l’absence, à la mémoire et aux fantômes du passé, nourri par une histoire familiale russe blanche et un vécu personnel empreint de déracinement. Ces thématiques transparaissent clairement dans Dom Juan, où la disparition devient une force créatrice, faisant ressurgir les spectres du mythe tout en interrogeant notre époque. Les objets symboliques, comme les animaux empaillés appelés "Bêtes", illustrent cette quête d’une vie intense qui persiste au-delà de l’évanescence.

Dom Juan à travers l’histoire du théâtre français

Depuis sa création en 1665, Dom Juan fascine, scandalise, et inspire les metteurs en scène, de Louis Jouvet à Patrice Chéreau en passant par Jean-François Sivadier. La lecture proposée par Macha Makeïeff s’inscrit dans cette riche tradition de réinvention et déplacement. En situant l’action dans un XVIIIe siècle stylisé, elle offre une mise en scène audacieuse mêlant cynisme et séduction, avec une emphase sur la jouissance et la contestation féminine.

Des critiques convergentes et divergentes

Les critiques saluent unanimement l’originalité artistique et la densité plastique du spectacle. Certains soulignent cependant un choix esthétique qui privilégie un libertin baroque plus qu’une dénonciation explicite des enjeux contemporains liés à la domination et à la prédation, laissant au spectateur le soin d’interpréter ces zones d’ombre. Ce flou délibéré enrichit le débat en offrant un espace d’interprétation et de confrontation des perceptions.

L’écrin historique de l’Opéra royal de Versailles

La présentation de ce Dom Juan à Versailles ajoute une dimension unique à l’expérience. Inauguré en 1770 pour célébrer le futur mariage royal, l’Opéra royal offre un cadre prestigieux où le texte, la scénographie et le lieu se répondent avec complexité. La programmation artistique de la saison 2025-2026 en fait un temps fort, soulignant la volonté de mêler patrimoine et modernité. À travers ses réseaux sociaux et sa communication, l’institution valorise l’équilibre entre élégance cynique et invite à une immersion sensorielle complète.

Au-delà de Versailles : la tournée continue

Après Versailles, le spectacle poursuivra sa tournée en France, notamment à Montpellier, Avignon et dans des réseaux de scènes nationales et d’opéras partenaires, témoignant d’un succès durable né d’une lecture audacieuse et sensible de Molière. Pour la metteuse en scène, cette œuvre concrétise une vision d’un théâtre où la fiction n’est pas un refuge confortable mais un espace de mise en crise, capable de faire vibrer simultanément le rire, l’inquiétude et la beauté.

Le « Dom Juan » de Macha Makeïeff s’annonce donc comme un rendez-vous incontournable du printemps théâtral 2026, engageant à la fois le regard, l’oreille et la réflexion, dans un parcours où l’histoire, l’art et la modernité se conjuguent.

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