Lucie de Lammermoor version française : Sabine Devieilhe bouleverse à l’Opéra-Comique
- Emmanuel Rials

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À Paris, à la salle Favart, l’Opéra-Comique offre jusqu’au 10 mai 2026 une rare occasion d’entendre la version française du chef-d'œuvre de Gaetano Donizetti, Lucie de Lammermoor. Cette production est un événement notable, portée par la soprano Sabine Devieilhe dans son premier engagement à ce rôle emblématique du bel canto. Depuis la première représentation le 30 avril, la mise en scène d’Evgeny Titov et la direction musicale de Speranza Scappucci redonnent vie à cette adaptation historique que Donizetti réalisa lui-même en 1839, spécifiquement pour le public parisien.
Une version française riche en particularités historiques
Contrairement à une simple traduction de l’italien, cette version française de Lucie de Lammermoor présente de profondes modifications orchestrales et dramaturgiques, adaptées aux goûts parisiens du XIXe siècle. Le compositeur resserra l’intrigue, ajusta les rôles secondaires, et inséra des numéros nouveaux, à l’image de l’air "Que n’avons-nous des ailes", emprunté à son opéra Rosmonda d’Inghilterra. Le livret d’Alphonse Royer et Gustave Vaëz, tiré du roman de Walter Scott, est marqué par une tonalité moins gothique et plus sentimentale, offrant un regard particulier sur cette tragédie écossaise. Cette version française, créée en 1839 au Théâtre de la Renaissance avec succès, avait disparu des grandes scènes françaises pendant plus de vingt ans, faisant de sa résurrection à l’Opéra-Comique une initiative à la fois musicologique et culturelle.
Le drame et la psychologie revisités
L’histoire met en scène Lucie Ashton, passionnée et fragile, déchirée entre son amour pour Edgar Ravenswood et les ambitions de son frère Henri. La version française, par son recalibrage des personnages, en particulier l’émergence de Gilbert en lieu et place d’Alisa, accentue la solitude et la vulnérabilité de Lucie dans un univers d’hommes dominants. Cette approche psychologique subtile souligne les tensions et violences latentes, offrant au spectateur une lecture moderne d’un drame classique.
Sabine Devieilhe, une héroïne romantique complexe
Sabine Devieilhe, réputée pour ses rôles coloratures comme Lakmé ou la Reine de la nuit, enrichit son parcours avec cette incarnation nouvelle, exigeante tant vocalement que dramatiquement. Dans une interview publiée par son agence de management, elle évoque le bel canto comme un cadre idéal à la déploiement de la voix et considère Lucie comme « une héroïne romantique inhabituelle », isolée et vulnérable. Sur scène, son interprétation humanise l’héroïne : loin de l’image d’oiseau mécanique habituelle, son Lucie est une jeune femme en danger, au cœur d’un monde cruel. Les critiques, unanimement admiratives, saluent la pureté de sa ligne vocale, l’éclat de ses aigus et son engagement intense, notamment dans la scène de la folie, clé de voûte de l’œuvre.
Une distribution et une équipe artistique de premier plan
Le reste de la distribution apporte aussi son lot de fortes personnalités. Étienne Dupuis, dans le rôle d’Henri Ashton, incarne un frère impitoyable avec une présence bestiale qui a impressionné la critique. Léo Vermot-Desroches prête à Edgar un timbre clair et sincère, donnant corps à l’amant tragique. Autour d’eux, des voix telles que Sahy Ratia, Yoann Le Lan et Edwin Crossley-Mercer constituent un plateau solide et cohérent. L’orchestre et les chœurs sont menés avec rigueur et sensibilité par la cheffe Speranza Scappucci, qui respecte attentivement les tonalités originelles de 1839 pour un rendu sonore authentique et vibrant.
Une mise en scène audacieuse et réaliste
La mise en scène d’Evgeny Titov adopte un parti pris réaliste et psychologique, parfois cru. La scène de folie, où Lucie chante avec le cœur arraché de son époux, illustre cette volonté de rendre palpable la violence et la détresse du personnage, s’éloignant des traditions décoratives au profit d’une force dramatique brute. Si cette approche divise, elle renforce cependant l’impact émotionnel de la représentation.
Redécouvrir la version française dans le paysage lyrique actuel
La redécouverte de cette version française questionne la place des adaptations dans un répertoire souvent dominé par la version italienne. Cette production prolongée par une captation diffusée sur France Musique montre l’ambition de l’Opéra-Comique d’enrichir la connaissance et la diversité du bel canto en France. Pour Sabine Devieilhe, cette incarnation marque une étape majeure vers des rôles plus dramatiques et complexes, pleine d’émotions mêlées.
Conclusion : un renouveau à suivre
Avec cette reprise, l’Opéra-Comique œuvre pour faire de la salle Favart un lieu de transmission et d’innovation, mêlant tradition et réinterprétations contemporaines. Le succès critique et public augure une possible pérennisation de cette version française de Lucie de Lammermoor dans le répertoire, enrichissant durablement l’offre lyrique et témoignant de la richesse souvent oubliée des adaptations françaises du XIXe siècle.



