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À Metz, Florent Albrecht et L’Encyclopédie confrontent Mozart et Clementi

16h
4 min de lecture

Le 4 octobre 2026, à l’Arsenal de Metz, Florent Albrecht et l’ensemble L’Encyclopédie ont proposé un concert consacré à l’un des épisodes les plus célèbres de l’histoire du piano : la rencontre, à Vienne, entre Wolfgang Amadeus Mozart et Muzio Clementi. Dans la salle de l’Esplanade, la formation messine a rejoué ce duel sous une forme concertante, en rapprochant le concerto pour piano de Mozart d’une œuvre de Clementi composée à Londres à la fin des années 1780. Présenté par la Cité musicale-Metz sous le titre « Mozart & Clementi ou l’opéra concertant », le programme s’inscrit également dans le travail d’enregistrement mené par Florent Albrecht et L’Encyclopédie avec des instruments historiques.

L’épisode remonte au 24 décembre 1781. Mozart, installé à Vienne depuis quelques mois après avoir quitté le service de l’archevêque de Salzbourg, est alors convié à la cour de l’empereur Joseph II. Clementi, pianiste et compositeur né à Rome, séjourne dans la capitale autrichienne au cours d’une tournée européenne. Les deux musiciens sont invités à se mesurer au clavier devant l’empereur et la grande-duchesse Maria Féodorovna de Russie. La scène est devenue une anecdote fondatrice de la légende mozartienne, même si les sources historiques, comme le rappelle le site Mozart Documents, invitent à la prudence. L’idée d’un affrontement organisé comme une véritable compétition a probablement été reconstruite après coup ; la rencontre, elle, est bien attestée.

Clementi joue notamment sa Sonate en si bémol majeur opus 24 numéro 2, tandis que Mozart improvise et interprète à son tour. Dans une lettre à son père, Mozart reconnaît les qualités techniques de son rival, tout en se montrant sévère sur son expression musicale. Il écrit que Clementi joue bien « pour l’exécution de la main droite », mais qu’il lui manque, selon lui, le goût et le sentiment. Clementi, de son côté, conservera une impression beaucoup plus admirative du jeune Viennois, évoquant un jeu d’une grâce et d’un esprit qu’il n’avait jamais entendus auparavant. Les récits ultérieurs ont transformé cette confrontation en duel, mais les deux hommes entretiendront ensuite des relations professionnelles et musicales moins hostiles que ne le laisse penser la légende.

À Metz, Florent Albrecht ne s’est pas contenté de raconter cet épisode. Il l’a mis en regard de deux univers sonores et de deux conceptions du clavier. Pianofortiste et directeur artistique de L’Encyclopédie, il a choisi une formation réduite d’une vingtaine de musiciens, adaptée à l’acoustique de la petite salle de l’Arsenal et aux capacités de projection de l’instrument soliste. Le dispositif rompt avec l’image habituelle des concertos de Mozart accompagnés par de grands orchestres modernes. Les cordes sont en effectif resserré, tandis que les vents jouent sur des instruments anciens ou des copies historiques, avec notamment une flûte en bois et des cors naturels.

Cette approche permet de faire entendre autrement les équilibres de la musique mozartienne. L’orchestre n’est pas un simple arrière-plan destiné à soutenir le piano : les pupitres de vents prennent régulièrement la parole, les timbres se répondent et les textures se recomposent à chaque mouvement. Le terme d’« opéra concertant », retenu par la Cité musicale-Metz, souligne précisément le caractère théâtral de ce dialogue. Les instruments semblent entrer en scène, se relancer et commenter l’action musicale. Dans cette lecture, les introductions orchestrales donnent à Florent Albrecht l’occasion d’impulser le discours avant qu’il ne rejoigne le clavier pour les parties solistes.

Le choix du pianoforte modifie également la hiérarchie sonore. Moins puissant et moins homogène qu’un piano moderne, l’instrument oblige à écouter les détails de l’écriture, les attaques et la circulation des motifs. Ses contrastes ne reposent pas seulement sur le volume, mais sur la couleur, le toucher et la rapidité des réponses. Les ressources consacrées à l’histoire du pianoforte rappellent que Clementi avait lui-même étudié les possibilités expressives et techniques du nouvel instrument. Il fut l’un de ses premiers grands virtuoses et contribua à populariser une écriture plus brillante, directement tournée vers la projection, la netteté et la virtuosité digitale.

Le cœur du programme reposait sur la comparaison entre Mozart et le seul concerto de Clementi conservé dans son intégralité, composé à Londres vers 1789-1790. L’œuvre révèle un musicien habile, attentif aux effets de clavier et à la mise en valeur du soliste. Elle témoigne aussi du rôle de Londres dans la carrière de Clementi, devenu à la fois interprète, pédagogue, éditeur et facteur de pianos. Son langage accompagne les transformations du goût européen et l’essor d’un public amateur désireux de pratiquer un instrument désormais au centre de la vie musicale domestique.

La confrontation permet toutefois de mesurer la singularité de Mozart, dont l’écriture renouvelle constamment les rapports entre piano, vents et cordes. Chez lui, l’accompagnement devient souvent un véritable partenaire dramatique, capable de prolonger une idée, de la contredire ou de changer son éclairage. Le finale de Clementi, plus conventionnel et moins inventif, accuse cette disparité sans réduire l’intérêt historique de l’œuvre. Les catalogues de référence montrent combien Clementi a compté dans l’évolution du langage pianistique, même si sa réputation a progressivement été éclipsée par celle de Mozart et de Beethoven.

La soirée messine a ainsi proposé moins un procès qu’une écoute comparée. L’Encyclopédie fait entendre un Mozart coloré, dynamique, servi par un orchestre attentif aux contrastes et aux instruments anciens. Florent Albrecht assume pour sa part une présence de soliste moins démonstrative que dans la tradition romantique du concerto. Certaines lignes peuvent paraître trop liées et le pianoforte manquer ponctuellement de présence, mais cette retenue favorise aussi la poésie des mouvements lents et la précision du dialogue instrumental. Après ce concert, l’enregistrement du programme devrait prolonger la réflexion sur les pratiques historiques et sur la place de Clementi dans l’ombre de Mozart. Le duel de 1781 n’est donc plus seulement une anecdote de cour : il devient, à Metz, le point de départ d’une redécouverte musicale.

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