À l’abbaye de Saint-Maurice, un trésor de vinyles classiques en sursis
- Emmanuel Rials

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Au cœur du Chablais valaisan, l’abbaye millénaire de Saint-Maurice abrite depuis plusieurs décennies une phonothèque exceptionnelle, fruit d’une passion inébranlable pour la musique classique. Cette collection unique, rassemblant près de 40 000 disques vinyles, CD et 78 tours, est aujourd’hui menacée par des contraintes d'espace et un changement d'usages culturels qui interrogent sur la préservation du patrimoine sonore au 21e siècle.
Historique d'une collection passionnée
La phonothèque de l’abbaye tire son origine de la donation de l’ingénieur et mélomane Yves Saillard, effectuée en 2004. Durant plusieurs décennies, Saillard, né en 1924 et disparu en 2007, a parcouru le monde pour dénicher des enregistrements rares et précieux, privilégiant les grandes intégrales du répertoire classique, les chefs d’orchestre emblématiques et les pressages d’exception. Sa collection, répartie en vinyles, CD et 78 tours, reflète son parcours personnel mais aussi l’évolution de la musique enregistrée, du microsillon d’après-guerre aux premiers pas du numérique dans les années 1980.
Installée dans l'ancien internat du Collège de Saint-Maurice, transformé en phonothèque baptisée «Musique & Humanisme», la collection a été conçue comme un lieu d’écoute et de découverte ouvert aux chanoines, étudiants et chercheurs. La fondation éponyme, créée pour gérer ce fonds, avait pour vocation de promouvoir la connaissance musicale au-delà du simple archivage, en organisant concerts et activités pédagogiques.
Un patrimoine sonore au centre d’un dilemme contemporain
Le projet de rénovation des locaux abritant la phonothèque a constitué le point de bascule. Face aux impératifs d'espace et au manque de perspectives institutionnelles pour assurer la continuité du fonds, l’abbaye a opté pour le démantèlement progressif de la collection. Cette décision soulève une problématique phare : comment conserver et valoriser un patrimoine sonore aussi vaste et matériel dans un monde où l’écoute se dématérialise et où l’espace physique se fait rare ?
Les tentatives de transfert de la collection vers des bibliothèques ou institutions spécialisées se sont heurter aux réalités économiques et logistiques. Le catalogage, la conservation matérielle, et la nécessité de conditions strictes de stockage représentent des défis majeurs que peu d'entités culturelles peuvent aujourd’hui relever.
Une diffusion plutôt qu'une conservation
Dans ce contexte, l’abbaye a choisi de mettre en vente environ 40 000 disques à prix modiques, espérant que ces enregistrements retrouveront une seconde vie, associée à celle de leurs nouveaux propriétaires — particuliers, écoles ou associations musicales. Cette opération, qualifiée de « renouvellement » sur la page Facebook officielle de l’abbaye, traduit une volonté pragmatique mais soulève la crainte d'une dispersion irréversible d’une collection cohérente et rare.
L'impact culturel et la mémoire musicale en jeu
Les spécialistes s’alarment de la possible perte d’un corpus d’archives permettant d’appréhender les grandes tendances d’interprétation de la seconde moitié du 20e siècle. Au-delà des considérations matérielles, c’est une mémoire vivante qui est en jeu : les choix esthétiques d’un amateur éclairé, les témoignages des pratiques d’écoute d’époque, et le lien entre la musique et l’humain.
Si le disque vinyle connaît un renouveau parmi les jeunes mélomanes, la musique classique reste un domaine particulièrement fragile dans ses modes de diffusion et de conservation. Les orchestres, labels et interprètes qui ont marqué cette période sont ainsi documentés par ce fonds, dont la disparition fragmentée risque d’entacher la richesse culturelle accessible au public et aux chercheurs.
Un futur incertain mais une programmation musicale préservée
Pour l’abbaye, attachée à son riche programme musical — incluant concerts d’orgue, festival de carillon et soutien à de jeunes talents — la priorité va désormais à la sauvegarde de son patrimoine historique propre, notamment son trésor d’art sacré et ses archives millénaires. Les rénovations en cours offriront de nouveaux espaces, mais impliquent une réorganisation des ressources culturelles.
Quant aux enregistrements les plus précieux, certains espèrent qu’ils pourront être sélectionnés et préservés par des institutions régionales spécialisées, tandis que d’autres redoutent une disparition dans des collections privées moins accessibles ou moins rigoureuses.
Un débat plus large pour le patrimoine sonore
Le cas de Saint-Maurice illustre une tendance lourde : la dispersion des grandes discothèques privées constituées au 20e siècle face à la révolution numérique et à la raréfaction des lieux de conservation. La nécessité de repenser les modes de sauvegarde, d’archivage et de transmission de ce patrimoine culturel immatériel devient urgente, pour ne pas perdre des pans entiers de notre histoire musicale.
Alors que chaque disque passe de platine en platine, la collection Saillard continue d’évoquer la passion d’un homme et d’une époque. Son devenir fragmenté interpelle tous ceux qui s’engagent pour la musique, la mémoire et le partage culturel, au seuil d’une nouvelle ère digitale.



