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À l’Opéra Bastille, « Ercole amante » remet en lumière la compositrice baroque Antonia Bembo

À Paris, l’Opéra Bastille présente du 28 mai au 14 juin 2026 une création aussi attendue qu’inattendue : la première mise en scène moderne d’Ercole amante, unique opéra connu de la compositrice vénitienne Antonia Padoani Bembo, écrit en France en 1707. Porté par le chef Leonardo García Alarcón et la metteuse en scène Netia Jones, ce spectacle installe, pour quelques semaines, le nom encore méconnu d’Antonia Bembo sur l’une des plus grandes scènes lyriques du monde, bouclant ainsi un long voyage de plus de trois siècles entre l’oubli et la pleine lumière.

Un chef-d'œuvre baroque au cœur de la cour de Louis XIV

Pour saisir la portée de cette entrée au répertoire, il faut revenir au contexte d’Ercole amante. Le livret, signé du poète Francesco Buti, a d’abord été mis en musique par Francesco Cavalli pour célébrer le mariage de Louis XIV et de Marie‑Thérèse d’Autriche. L’œuvre est créée à Paris en 1662, dans la monumentale Salle des Machines des Tuileries, après plusieurs reports liés aux difficultés techniques et politiques du moment. À l’époque, le pouvoir royal mise sur un opéra italien spectaculaire pour exalter la figure d’Hercule, assimilée à celle du jeune souverain. Quelques décennies plus tard, c’est ce même livret que reprend Antonia Bembo, formée auprès de Cavalli, pour composer à son tour un Ercole amante, en 1707, cette fois au cœur de la cour de France où elle vit en exil et sous la protection du Roi‑Soleil. Entre la version de Cavalli et celle de Bembo, se lit en creux l’évolution des goûts musicaux et des équilibres culturels entre l’Italie et la France.

Antonia Bembo : une compositrice en exil et pionnière du baroque

Antonia Padoani Bembo naît à Venise vers 1640 dans une famille aisée, son père étant médecin. Très tôt, elle se forme au chant et à la composition, au point d’intégrer le cercle de Francesco Cavalli, figure majeure de l’opéra vénitien du XVIIe siècle. Mariée à un homme dont les archives laissent entrevoir la brutalité, la musicienne finit par quitter la Sérénissime, vraisemblablement dans les années 1670, pour gagner Paris. Plusieurs travaux biographiques, dont ceux synthétisés par la musicologue Claire Fontijn, convergent : c’est à la fois pour échapper à un mari violent et pour trouver un espace de création qu’Antonia Bembo sollicite la protection de Louis XIV. Arrivée à la cour, elle auditionne devant le roi comme chanteuse, obtient une pension et se voit logée probablement au sein de la communauté des Dames de la Madeleine de Traisnel.

Ses partitions, conservées aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France, témoignent d’une activité soutenue : motets, cantates, pièces instrumentales et cet opéra, Ercole amante, où se cristallise son langage le plus ambitieux.

Une redécouverte moderne de l’œuvre

La redécouverte de cette musique est récente. Longtemps, le nom d’Antonia Bembo ne circulait que dans quelques travaux universitaires ou catalogues spécialisés. Il a fallu attendre le début du XXIe siècle pour que ses œuvres soient éditées et enregistrées, puis 2023 pour qu’Ercole amante soit donné en concert pour la première fois en Allemagne, à Stuttgart, puis à San Francisco, sous l’impulsion d’ensembles baroques comme Il Gusto Barocco ou Ars Minerva. « Avec L’Ercole amante, Antonia Bembo met en lumière un joyau oublié de l’opéra baroque, une musique d’une beauté fascinante et d’une modernité surprenante », souligne ainsi un texte de présentation de l’ensemble Il Gusto Barocco, qui a défendu la partition au disque.

C’est dans ce mouvement international de redécouverte des compositrices baroques, de Barbara Strozzi à Élisabeth Jacquet de La Guerre, que s’inscrit aujourd’hui la production de l’Opéra national de Paris.

Une production scénique ambitieuse à Bastille

Sur le plateau de Bastille, Leonardo García Alarcón retrouve un univers qu’il connaît bien. Huit ans après le succès de sa version des Indes galantes de Rameau, le chef argentin dirige pour la maison parisienne cette création scénique d’Ercole amante, à la tête de son ensemble Cappella Mediterranea et des Chœurs de l’Opéra de Paris. Dans la note de programme publiée par l’institution, il décrit une musique « à la croisée des mondes », où se mêlent le théâtre chanté italien, avec ses récitatifs expressifs et ses airs virtuoses, et les couleurs de la tragédie lyrique française, héritées de Lully. La distribution vocale réunit de jeunes chanteurs et des habitués du répertoire baroque, pour incarner la figure d’Hercule, sa femme Déjanire, son fils Hyllus et la princesse Iole, objet de tous les désirs.

Un livret à la tension psychologique et à la dimension féminine

Le livret met en scène un Hercule tout sauf triomphant. Vainqueur de monstres et de guerres, le héros légendaire se révèle impuissant face à un amour contrarié. Tombé éperdument amoureux d’Iole, fille du roi d’Echalie qu’il a lui‑même tué, Hercule souhaite l’épouser. Mais la jeune femme aime Hyllus, le fils du demi‑dieu, et entend rester fidèle à cette promesse. Dans ce palais isolé où se croisent humains et divinités, les intrigues amoureuses se nouent et se défont, tandis que Vénus et les dieux s’ingèrent dans les affaires des mortels.

La version d’Antonia Bembo accentue, selon les spécialistes, la dimension psychologique de ces conflits et donne une place importante aux personnages féminins, dont les airs laissent affleurer la douleur, la colère ou la détermination. « Sa musique reflète la confrontation de son esprit vénitien avec le paysage sonore français du règne de Louis XIV », résume le New Muses Project, qui s’est penché sur l’esthétique de la compositrice.

Une mise en scène contemporaine et engagée

Pour la mise en scène, Netia Jones, artiste britannique habituée aux dispositifs mêlant vidéo, lumière et scénographie épurée, a choisi de jouer précisément sur cette tension entre mythe et modernité. Dans ses prises de parole en amont de la première, elle évoque un « opéra du pouvoir vieillissant », où un homme encore tout‑puissant ne parvient plus à contenir ses désirs ni à entendre le refus. Elle transpose cette fable baroque dans un univers visuel où les dieux ne sont plus seulement des figures allégoriques, mais des forces qui observent et commentent les dérives d’un chef accoutumé à ce qu’on lui cède.

La chorégraphe Maud Le Pladec, également associée au projet, fait quant à elle dialoguer le mouvement des corps avec la polyphonie serrée de la partition, en cherchant moins l’illustration que la mise à nu des rapports de domination et de séduction qui traversent l’œuvre.

Une avancée majeure pour la visibilité des compositrices

Au‑delà du cas d’Antonia Bembo, cette production s’inscrit dans un mouvement plus large des maisons d’opéra, désireuses de rééquilibrer leur programmation en direction de répertoires négligés et, en particulier, des compositrices. Longtemps, les œuvres de ces dernières sont restées dans l’ombre, faute de soutien institutionnel et de diffusion. « Peut‑être que les compositrices ne suscitaient pas le même intérêt qu’aujourd’hui, peut‑être qu’un opéra, c’est lourd à monter et à produire ? », s’interrogeait récemment, sur franceinfo, Mathias Auclair, directeur du département de la musique de la Bibliothèque nationale de France, en rappelant combien il a fallu de temps pour que la partition d’Ercole amante sorte des archives. Voir aujourd’hui cette musique prendre vie sur la grande scène de Bastille, dans une production de grande envergure, est l’un des signes visibles de ce changement de regard.

Un impact international et des perspectives prometteuses

L’impact de cette redécouverte se mesure déjà à l’international : les premières exécutions en Allemagne et aux États‑Unis ont suscité des comptes rendus élogieux, saluant une écriture dramatique efficace et une inspiration mélodique singulière, entre Italie et France. La production parisienne, en offrant à l’œuvre un écrin scénique et une exposition médiatique sans commune mesure, pourrait contribuer à installer durablement Antonia Bembo dans le paysage baroque, aux côtés des compositeurs traditionnellement programmés.

Elle pose aussi, en filigrane, une question plus large : combien de partitions de cette ampleur, écrites par des femmes aux XVIIe et XVIIIe siècles, attendent encore d’être exhumées des bibliothèques pour rejoindre pleinement les scènes ?

L’avenir d’Ercole amante et d’Antonia Bembo

À l’issue de cette série de représentations de fin de saison, Ercole amante rejoindra les archives de l’Opéra de Paris, aux côtés des grandes productions qui ont jalonné son histoire récente. Mais la trajectoire de cette œuvre, écrite par une compositrice en exil bénéficiant d’une pension royale, puis oubliée pendant trois siècles avant de réapparaître en concerts puis sur scène, laisse entrevoir d’autres prolongements. D’éventuelles reprises dans d’autres maisons, de nouvelles recherches musicologiques, des enregistrements supplémentaires pourraient prolonger cette « résurrection » lyrique.

En levant le voile sur le talent d’Antonia Bembo, l’Opéra Bastille ne se contente pas de corriger une injustice de l’histoire musicale : il nourrit un mouvement de fond qui interroge les contours mêmes du répertoire et la place qu’y occupent, ou non, les créatrices d’hier et d’aujourd’hui.

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