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À Versailles, le Chevalier de Saint-George retrouve sa place dans l’histoire musicale

il y a 14 heures
5 min de lecture

À Versailles, l’Opéra Royal rend hommage ce jeudi 15 octobre 2026 au Chevalier de Saint-George, figure singulière du XVIIIe siècle, à la fois compositeur, violoniste, chef d’orchestre, escrimeur et officier. Présenté sous le surnom de « Mozart noir », ce concert met en lumière une œuvre longtemps restée dans l’ombre. À 20 heures, l’Orchestre de l’Opéra Royal, placé sous la direction du violoniste Théotime Langlois de Swarte, sera accompagné par la soprano Franciana Nogues, le ténor congolais Patrick Kabongo et le baryton Anas Séguin. Le programme, d’une durée d’une heure trente sans entracte, doit notamment faire entendre des extraits de l’opéra L’Amant anonyme et le Concerto pour violon en do majeur.

Avant le concert, une rencontre de quinze minutes avec Théotime Langlois de Swarte est prévue à 19 h 30 au Foyer Royal. Ce temps d’échange permettra de replacer les œuvres dans leur contexte et d’évoquer les enjeux de leur interprétation aujourd’hui. Car redécouvrir Saint-George ne consiste pas seulement à exhumer un nom oublié : il s’agit aussi de rendre à ses partitions leur place dans le paysage musical de la seconde moitié du XVIIIe siècle, entre élégance classique, virtuosité instrumentale et goût du spectacle.

Joseph Bologne de Saint-George naît en 1745 à Baillif, en Guadeloupe, alors colonie française. Il est le fils de Georges Bologne de Saint-Georges, propriétaire blanc, et d’une femme africaine réduite en esclavage. Envoyé très jeune en France, il reçoit dans les milieux aristocratiques une éducation qui lui permet de développer plusieurs talents. Il se distingue à l’escrime, mais aussi au violon, instrument dont il devient l’un des virtuoses les plus recherchés de son époque. Son parcours résume les contradictions d’une société qui pouvait reconnaître son talent tout en restant profondément marquée par les préjugés raciaux.

Cette formation dans la France d’Ancien Régime lui ouvre les portes de cercles privilégiés, sans pour autant effacer les limites imposées par son origine et sa couleur de peau. Saint-George évolue ainsi dans un monde où la musique peut favoriser l’ascension sociale, mais où la reconnaissance demeure fragile. Son titre de chevalier, sa maîtrise de l’escrime et son prestige artistique lui confèrent une position exceptionnelle, sans le mettre à l’abri des discriminations. Cette tension donne à son itinéraire une portée historique qui dépasse le seul récit d’une carrière brillante.

À Paris, Saint-George prend la tête d’ensembles réputés et compose des concertos, des symphonies, des sonates et plusieurs œuvres lyriques. Il dirige notamment des formations associées à la vie musicale parisienne, dans une période où les concerts publics se développent et où le violon occupe une place centrale. Sa musique s’inscrit dans le goût de son temps, avec une écriture virtuose, élégante et souvent très théâtrale. Les lignes mélodiques se déploient avec souplesse, tandis que les parties instrumentales laissent entendre la maîtrise d’un interprète habitué à dialoguer avec l’orchestre.

L’Opéra Royal de Versailles souligne aujourd’hui la diversité de ses partitions, entre airs de concert, pages lyriques et suites de danses. L’Amant anonyme, son opéra-comique le plus connu, témoigne notamment de son attention portée aux caractères, aux situations scéniques et à la circulation entre récit et musique. L’objectif n’est donc pas seulement de raconter une destinée exceptionnelle, mais de replacer la musique au centre du portrait. À travers ce programme, le public peut entendre un compositeur qui ne se résume ni à son parcours hors norme ni à la comparaison avec Mozart.

Le compositeur devient également une personnalité proche de la cour. Il est présenté comme le maître de musique de Marie-Antoinette et aurait été envisagé pour diriger l’Opéra royal. Sa nomination ne se concrétise pas, dans un contexte où les résistances liées à sa couleur de peau demeurent fortes. Cette contradiction accompagne toute sa carrière : Saint-George est admiré pour son habileté et son raffinement, mais son ascension reste limitée par les conventions sociales de l’Ancien Régime. La cour peut apprécier son art tout en révélant les frontières qu’il lui est difficile de franchir.

Lorsque la Révolution française éclate, il se rapproche du mouvement révolutionnaire et abandonne progressivement les protections de la cour. En 1792, il fonde la Légion franche de cavalerie des Américains, une unité composée de soldats antillais noirs et métis libres, dont il devient le colonel. Cette formation sera plus tard connue sous le nom de Légion Saint-George. Le musicien devient ainsi un militaire engagé, sans jamais cesser de composer et de diriger. Cette double identité, celle d’un artiste et d’un homme d’action, explique en partie la fascination que son parcours exerce encore aujourd’hui.

Pour Patrick Kabongo, interrogé par RFI, Saint-George représente « un modèle ». Le ténor estime que son audace était d’autant plus remarquable qu’« à l’époque, ce n’était pas facile pour lui de pouvoir faire tout ce qu’il a fait, militaire et musicien ». Le chanteur congolais rapproche également son langage musical de celui de Mozart, en évoquant « les couleurs de cette époque-là ». Le surnom de « Mozart noir » permet de rendre le personnage plus immédiatement identifiable, mais le concert de Versailles entend surtout faire découvrir un compositeur avec sa personnalité propre, au-delà de cette comparaison.

Cette prudence est importante : si Saint-George partage avec Mozart un même environnement stylistique, il ne doit pas être présenté comme une simple curiosité parallèle au grand compositeur salzbourgeois. Ses œuvres possèdent leur propre énergie, nourrie par la tradition française, la virtuosité du violon et les formes lyriques appréciées du public parisien. Les entendre aujourd’hui permet donc de nuancer l’histoire de la musique classique et de mesurer combien le répertoire connu dépend aussi des œuvres conservées, éditées et régulièrement programmées.

Après sa mort à Paris, en 1799, la musique de Saint-George est progressivement éclipsée. Son nom disparaît des récits les plus diffusés de l’histoire de la musique classique, tandis que son parcours militaire et ses origines prennent parfois le pas sur son œuvre. Depuis plusieurs années, des orchestres, des maisons d’opéra, des chercheurs et des institutions culturelles contribuent à faire entendre à nouveau ses partitions. La sortie du film Chevalier, en 2023, a également attiré l’attention d’un public plus large sur son destin, même si le travail de redécouverte repose d’abord sur l’étude et l’interprétation de ses compositions.

Le rendez-vous versaillais s’inscrit dans cette redécouverte. Le programme officiel présente un Saint-George « méconnu », loin des seuls éclats de la virtuosité, et insiste sur la sensibilité de son écriture. La saison musicale 2026-2027 du château prévoit ainsi de replacer cette figure dans une programmation consacrée aux grandes œuvres du répertoire, entre opéras, concerts et musique sacrée. À Versailles, la reconnaissance du Chevalier de Saint-George passe désormais par l’écoute : celle d’une œuvre longtemps oubliée, mais dont la vivacité, l’élégance et la liberté continuent de trouver un écho contemporain.

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