Chloé Dufresne, une cheffe d’orchestre française en pleine ascension
À quelques années seulement de sa sortie de l’Académie Sibelius d’Helsinki, Chloé Dufresne s’est imposée comme l’un des visages à suivre de la direction d’orchestre. La musicienne montpelliéraine, nommée directrice musicale du Colorado Springs Philharmonic à partir de la saison 2025-2026, partage désormais son activité entre les États-Unis, la Bretagne, l’opéra et les grandes formations symphoniques européennes. Une trajectoire rapide, construite avec méthode, qui ne doit rien au hasard. « Si on ne convainc pas les musiciens, on brasse le vent », résume-t-elle dans un entretien accordé à Ouest-France. Une formule qui dit beaucoup de sa conception du métier : le geste du chef n’a de sens que s’il produit une adhésion collective.
Chloé Dufresne a commencé par l’alto, le chant et la direction de chœur. Cette première approche de la voix, de l’écoute et du travail collectif a profondément marqué sa manière de diriger. Avant de prendre place sur le podium, elle a ainsi appris à se situer au cœur d’un ensemble, à comprendre les équilibres entre les pupitres et à mesurer l’importance de la respiration musicale. Elle a ensuite obtenu un master de direction d’orchestre à l’Académie Sibelius, en Finlande, en 2020, auprès notamment d’Atso Almila, de Sakari Oramo et d’Alain Altinoglu. Avant même la fin de ses études, elle a travaillé avec plusieurs orchestres finlandais et scandinaves, se confrontant à des traditions musicales et à des méthodes de répétition différentes.
Le véritable tournant intervient en 2021. Cette année-là, Chloé Dufresne remporte le prix du public et le prix de l’orchestre au Concours international de jeunes chefs de Besançon. Elle y reçoit également une mention spéciale du jury, notamment pour son interprétation d’une œuvre de la compositrice Camille Pépin. La même année, elle obtient le troisième prix du Concours Malko. Ces distinctions ne constituent pas seulement des récompenses symboliques : elles témoignent de sa capacité à instaurer rapidement un dialogue avec les musiciens comme avec le public. Elles lui ouvrent surtout les portes de grandes institutions, dans un milieu où les carrières de chefs d’orchestre se construisent souvent sur un temps long.
En 2022, elle devient Conducting Fellow du Festival de Lucerne, puis rejoint, pour la saison 2022-2023, le programme Dudamel Fellowship de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles. Elle y assiste Gustavo Dudamel, mais aussi Michael Tilson Thomas et Esa-Pekka Salonen, tout en dirigeant ses propres concerts. Cette immersion lui permet d’observer des personnalités et des méthodes très différentes, mais aussi de mieux comprendre les exigences d’une grande formation internationale. L’expérience américaine est prolongée par une résidence de la Villa Albertine en 2024. Pendant plusieurs semaines, Chloé Dufresne observe le fonctionnement de l’Orchestre de Philadelphie, du New York Philharmonic, de l’Orchestre symphonique d’Atlanta et du San Francisco Symphony. Elle s’intéresse autant au travail musical qu’à la place du directeur musical dans le modèle culturel américain.
Son parcours se déploie également dans les maisons d’opéra. Sa formation de chanteuse et de cheffe de chœur l’a naturellement conduite vers les ouvrages lyriques, où la direction doit articuler la fosse, le plateau et la mise en scène. Elle a dirigé Don Giovanni de Mozart, Norma de Bellini, Albert Herring de Britten et Pomme d’Api d’Offenbach, notamment pour les opéras de Rouen, Toulon, Nice et Lorraine. Elle a également participé à une production de L’Anneau du Nibelung de Wagner destinée au jeune public, présentée à Bayreuth et au Festival d’Helsinki. Plus récemment, elle a dirigé Le Voyage dans la Lune d’Offenbach, Faust de Gounod et L’Élixir d’amour de Donizetti. Cette diversité de répertoires révèle une cheffe à l’aise aussi bien avec la précision de la comédie qu’avec les grandes architectures dramatiques.
La saison 2024-2025 confirme cette polyvalence. Chloé Dufresne a dirigé Carmen au Théâtre de Magdebourg, Orphée aux enfers avec l’Opéra national du Capitole de Toulouse, L’Elisir d’amore à l’Opéra national de Lorraine et une nouvelle production de Humanoid, du compositeur Leonard Evers, au Semperoper de Dresde. Elle poursuit parallèlement son activité symphonique avec des formations comme l’Orchestre philharmonique de Munich, l’Orchestre symphonique de Vienne, l’Orchestre philharmonique de Tokyo, l’Orchestre philharmonique de Hong Kong ou encore l’Orchestre royal de Liège. Passer ainsi d’une scène lyrique à un grand orchestre symphonique exige une grande capacité d’adaptation, mais aussi une connaissance précise des styles et des langages musicaux.
En France, la cheffe est devenue artiste associée de l’Orchestre national de Bretagne en septembre 2024. Elle est aussi directrice artistique de l’Orchestre Ostinato, une formation parisienne qui accompagne de jeunes musiciens au début de leur carrière. Elle a par ailleurs été accueillie par l’Académie de l’Opéra national de Paris durant la saison 2023-2024. Ces responsabilités témoignent d’une volonté de ne pas limiter son activité aux grandes scènes internationales. La transmission, l’accompagnement des jeunes instrumentistes et la construction d’un collectif occupent une place centrale dans son parcours. Ils prolongent naturellement l’expérience de la direction de chœur qui a formé son regard musical.
La prochaine étape est américaine. À compter de la saison 2025-2026, Chloé Dufresne prendra la direction musicale du Colorado Springs Philharmonic. Elle y défendra le grand répertoire, de Beethoven à Debussy, de Tchaïkovski à Dvořák, tout en souhaitant donner une place importante à la création contemporaine. Son programme doit notamment faire entendre des œuvres de Wynton Marsalis, Hannah Kendall, Michael Daugherty et John Williams. Cette orientation prolonge son intérêt pour les écritures nouvelles, déjà affirmé avec le Basel Sinfonietta et lors du Concours de Besançon. Elle illustre aussi une conception ouverte de la programmation, capable de faire dialoguer les œuvres du répertoire et la musique de son temps.
Derrière la succession des engagements, Chloé Dufresne revendique une conception concrète et exigeante de la direction d’orchestre. Le chef ne joue pas à la place des musiciens : il doit leur donner une direction, faire circuler une énergie et construire une interprétation qu’ils puissent porter ensemble. Cette autorité, elle la décrit moins comme un pouvoir que comme une relation de confiance. Son ascension reste rapide, mais les prochaines saisons diront comment elle inscrira cette promesse dans la durée, entre les deux rives de l’Atlantique et au contact d’orchestres aux cultures très différentes. Pour cette cheffe d’orchestre française, l’enjeu sera désormais de transformer les rendez-vous successifs en une véritable identité artistique.




