La Flûte enchantée de Barrie Kosky et 1927 : une innovation lyrique à Lille
- Emmanuel Rials

- 13 mai
- 3 min de lecture
Jusqu'au 26 mai 2026, l'Opéra national de Lille offre au public une expérience unique avec La Flûte enchantée, production emblématique de Barrie Kosky et du collectif britannique 1927. Cette relecture innovante du chef-d'œuvre de Mozart, Die Zauberflöte, mêle habilement les univers du cinéma muet, de l'expressionnisme allemand et de la pop culture pour offrir un spectacle aussi visuel que musical. Sous la baguette du jeune chef italien Riccardo Bisatti à la tête de l'Orchestre National de Lille, cette reprise souligne l'importance et la modernité de cette œuvre phare plus de dix ans après sa création originale à la Komische Oper de Berlin en 2012.
Une mise en scène immersive inspirée des films muets et de l'expressionnisme allemand
Barrie Kosky, en collaboration avec Suzanne Andrade et Paul Barritt du collectif 1927, propose une mise en scène qui transpose La Flûte enchantée dans un univers vibrant où les décors animés sont projetés sur un écran immense, évoquant les codes du cinéma des années 1920. Les chanteurs interprètent leur rôle devant ces animations stylisées, rappelant autant les films expressionnistes allemands comme Le Cabinet du docteur Caligari que les dessins animés contemporains. Le spectacle, souvent qualifié de « film muet de Mozart », intègre des gestes accentués, maquillages dramatiques et une gestuelle millimétrée évoquant les acteurs du muet tels que Louise Brooks ou Buster Keaton.
Une hybridation originale entre opéra, animation et théâtre visuel
Cette production innovante supprime les dialogues parlés traditionnels au profit d'intertitres projetés, méthodologie propre aux films muets, qui condensent les échanges et la narration. Pendant ces séquences, un pianoforte interprète des extraits des Fantaisies n°3 et 4 de Mozart, établissant un lien subtil entre la musique pour clavier du compositeur autrichien et l'ambiance scénique. Ce flux continue d'animations et de clignotements graphiques brouille les frontières classiques entre son et image, offrant une expérience multisensorielle qui ravit un public divers, y compris ceux moins familiers avec l'opéra classique.
Une distribution de haut niveau incarnant avec finesse les personnages de Mozart
La production réunit des artistes expérimentés et jeunes talents prometteurs. Natasha Te Rupe Wilson prête à Pamina un timbre lumineux et une présence scénique inspirée, rappelant les icônes du cinéma muet tout en conservant une diction impeccable. Mingjie Lei interprète un Tamino touchant et nuancé, loin des stéréotypes héroïques, offrant une lecture plus intime du personnage. Regina Koncz, dans le rôle exigeant de la Reine de la Nuit, convainc par la pureté de ses aigus et sa colorature spectaculaire, renforcée par une scénographie originale la présentant telle une araignée géante projetée à l'écran.
Jarrett Ott, en Papageno, mêle chant chaleureux et jeu burlesque, ancrant son personnage dans une humanité incarnée au milieu de cette animation riche. Quant à Elmar Gilbertsson, son Monostatos grotesque et inquiétant dialogue avec les figures emblématiques du cinéma expressionniste et des cartoons, créant une fusion visuelle captivante.
La direction musicale sous Riccardo Bisatti : équilibre entre dynamique et finesse
À seulement 23 ans, Riccardo Bisatti apporte une énergie jeune et une direction souple à l'Orchestre National de Lille et au Chœur de l'Opéra. Son interprétation de Mozart privilégie un tempo vif et contrasté qui complète la richesse visuelle sans jamais la noyer, laissant respirer la partition et les grands airs, parmi lesquels ceux de Pamina et de Sarastro, incarné par la basse Adrien Mathonat. Ce dernier apporte chaleur et autorité à un rôle chargé de symbolisme, confronté aux thématiques du pouvoir, de la transmission et des rapports de genre, souvent revisitées à travers ce chef-d'œuvre lyrique.
Réception critique et place dans le paysage lyrique contemporain
Depuis sa création, cette Flûte a suscité des avis partagés. De nombreux critiques internationaux saluent cette proposition « outrageusement inventive » et « unceasingly entertaining », mettant en avant sa capacité à attirer un public étendu grâce à son langage visuel hybride et accessible. D'autres mettent en garde contre un possible éclatement du propos philosophique au profit de la surabondance d'images, évoquant une « Flûte pour designers » où l'émotion pourrait s'effacer.
À Lille, cette production trouve un écho majoritairement positif, attirant et enthousiasmant un public varié. Son tour européen et international, avec des reprises à Stuttgart et Los Angeles, illustre la pertinence et l'impact durable de cette mise en scène novatrice dans la réinvention des grands classiques du répertoire.
Conclusion : Une Flûte enchantée entre tradition et innovation
En revisitant La Flûte enchantée sous la forme d'un film muet enrichi de touches pop et expressionnistes, Barrie Kosky et le collectif 1927 proposent un spectacle à la fois respectueux de la partition de Mozart et pleinement innovant. Cette approche redéfinit la manière dont l'opéra peut dialoguer avec les formes d'art visuel contemporaines pour séduire un nouveau public sans sacrifier la qualité musicale ni la profondeur symbolique de l'œuvre. L'Opéra de Lille, avec cette production remarquablement portée par son équipe artistique et la direction attentive de Riccardo Bisatti, offre ainsi un jalon essentiel dans l'évolution et la démocratisation du genre lyrique au XXIe siècle.



