« Le Villi » de Puccini, le premier cri lyrique d’un jeune compositeur à l’Opéra de Nice
- Emmanuel Rials

- il y a 1 jour
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À Nice, l’Opéra Nice Côte d’Azur remet en lumière, du 24 au 30 avril 2026, une œuvre que l’on entend rarement sur les scènes françaises : Le Villi, premier opéra de Giacomo Puccini. Cette nouvelle production, coproduite avec les maisons d’opéra de Grand Avignon, Toulon et Marseille, réunit le chef italien Valerio Galli, le metteur en scène Stefano Poda, le ténor français Thomas Bettinger, la soprano espagnole Vanessa Goikoetxea et le baryton franco-chilien Armando Noguera, accompagnés par l’Orchestre philharmonique de Nice et le Chœur de l’Opéra. Pour le public niçois, c’est l’occasion d’entrer dans l’univers d’un très jeune Puccini, encore inconnu en 1883, mais déjà marqué par un sens aigu du drame et de la couleur orchestrale.
Genèse et contexte de création
Composé alors que Giacomo Puccini a tout juste 25 ans, Le Villi naît à l’occasion d’un concours de composition lancé par l’éditeur milanais Sonzogno en 1883. L’ouvrage, initialement en un acte, sur un livret de Ferdinando Fontana, ne sera même pas retenu par le jury, mais sa création privée à Milan, en 1884, attire l’attention d’un autre éditeur, Ricordi, qui offre à Puccini de retravailler la partition. L’opéra devient un « opera-ballo » en deux actes, où la danse et l’orchestre occupent une place importante, avec notamment un double interlude symphonique. Inspirée du mythe romantique des wilis popularisé par le ballet Giselle, l’histoire plonge dans un univers de superstition et de vengeance, typique de la culture d’Europe centrale, que le compositeur transpose dans un village de la Forêt-Noire. Pour beaucoup de spécialistes, cette partition encore marquée par l’héritage de Verdi, de Ponchielli et de la tradition italienne, laisse pourtant déjà entendre la voix singulière du futur auteur de La Bohème et de Tosca.
Argument et intrigue
L’argument est simple et efficace. Anna et Roberto, jeunes fiancés, vivent sous le regard bienveillant du père d’Anna, Guglielmo. Lorsque Roberto doit partir à Mayence pour affaires, il jure fidélité à sa promise. Mais une fois loin du village, il l’oublie, séduit par une autre femme. Anna, restée seule, sombre dans le désespoir et meurt avant même le retour de son fiancé. Dans ces forêts où rôdent les vilis, ces esprits de jeunes filles mortes de chagrin d’amour, la trahison n’est jamais sans conséquence. Lorsque Roberto revient enfin, rongé de remords, il se heurte à la colère de Guglielmo puis à l’apparition des vilis, qui le condamnent à une danse infernale jusqu’à la mort. Le thème du fiancé infidèle puni par-delà la tombe, déjà au cœur de Giselle, prend ici la forme d’un conte noir où la culpabilité et le surnaturel se confondent.
Distribution et mise en scène à Nice
À Nice, cette trame dramatique est confiée à une distribution largement francophone et européenne. Selon les informations communiquées par l’Opéra Nice Côte d’Azur et relevées par plusieurs sites spécialisés, Armando Noguera incarne Guglielmo, figure paternelle brisée par la perte de sa fille et par la trahison de Roberto. Vanessa Goikoetxea prête sa voix à Anna, rôle bref mais intense, marqué par un grand air de nostalgie et de douleur. Thomas Bettinger, ténor familier du répertoire italien, fait ses débuts dans le rôle de Roberto, ce jeune homme emporté par la tentation puis submergé par le remords. La production confie en outre un rôle de narratrice à la comédienne italienne Monica Guerritore, très connue dans son pays. Sur les réseaux sociaux de l’Opéra de Nice et de l’actrice, on découvre que cette voix parlée vient encadrer le récit, comme un fil conducteur entre la légende, l’action scénique et le regard contemporain.
Dimension musicale et artistique
Sur le plan musical, Valerio Galli, qui dirige l’orchestre niçois, insiste dans plusieurs présentations publiques et dossiers de presse sur la richesse d’une œuvre trop souvent réduite au rang de curiosité. Le site spécialisé Première Loge rappelle que Le Villi, même s’il reste italianissime dans son lyrisme, témoigne déjà d’un souci de continuité dramatique, avec un discours musical sans rupture où s’enchaînent récits, ariosos et ensembles. L’orchestre, très présent, dessine les paysages forestiers, la ronde des vilis, le tumulte intérieur des personnages. L’opéra intègre deux grands interludes orchestraux, qui plaçaient dès l’origine la partition à la frontière du ballet et de l’opéra. Cette hybridité, que Puccini ne développera plus ensuite avec la même évidence, explique aussi l’intérêt des maisons d’opéra pour une scénographie très chorégraphique.
Scénographie et mise en scène par Stefano Poda
C’est précisément ce versant visuel que vient explorer Stefano Poda, metteur en scène, mais aussi scénographe, costumier et créateur de lumières de la production niçoise, comme il en a l’habitude. Sa présence à Nice fait suite à une série de spectacles remarqués en Europe et en Amérique latine, de Thaïs à Turin à Ariane et Barbe-Bleue à Toulouse. Pour Le Villi, plusieurs descriptions parues dans la presse culturelle et sur les sites d’information locaux évoquent un univers épuré et symbolique, où la nature, la neige, la forêt deviennent presque des personnages à part entière. Le travail sur les chorégraphies des vilis et sur la présence du chœur met en valeur l’idée de communauté frappée par le drame, plus que le seul destin individuel des protagonistes. La figure de la narratrice, incarnée par Monica Guerritore, permet de passer du conte traditionnel à une forme de récit presque cinématographique.
Place de « Le Villi » dans le répertoire lyrique
Dans le paysage lyrique international, Le Villi reste une rareté : les plateformes de recensement comme Operabase ou Music & Opera mentionnent quelques productions éparses, notamment en Italie et occasionnellement en Europe du Nord, mais l’œuvre demeure loin de la popularité de Manon Lescaut ou de Madama Butterfly. Le choix de l’Opéra Nice Côte d’Azur de l’inscrire à l’affiche d’avril 2026 s’inscrit dans une volonté affichée de défendre le répertoire moins joué, tout en profitant de l’aura de Puccini, dont la plupart des grands ouvrages sont régulièrement programmés. Pour la maison niçoise, cette nouvelle production, donnée les 24, 26, 28 et 30 avril, s’ajoute à une saison où figurent aussi des titres plus connus comme La Traviata, dans une alternance entre valeurs sûres et découvertes.
Réception critique et portée future
À travers cette redécouverte, c’est aussi le jeune Puccini qui se donne à entendre, celui des débuts hésitants et des paris artistiques. La méfiance du jury du concours Sonzogno en 1883 a souvent été commentée par les biographes : l’œuvre ne correspondait pas encore aux canons du temps, mais elle portait déjà cette intensité mélodique et dramatique qui fera la réputation du compositeur. Les analyses musicologiques rappellent que plusieurs tournures musicales et certains élans orchestraux annoncent, à distance, la veine passionnée de ses grands opéras ultérieurs. En replaçant Le Villi sur la scène, les artistes niçois offrent au public l’occasion de suivre ce cheminement, depuis ce « premier cri » jusqu’aux sommets du répertoire puccinien.
Les représentations de Nice pourraient contribuer à nourrir l’intérêt pour cette œuvre dans d’autres maisons d’opéra, d’autant qu’il s’agit d’une coproduction dès l’origine. Grand Avignon, Toulon et Marseille doivent à leur tour proposer le spectacle, créant un petit réseau de diffusion pour ce titre discret. Dans un contexte où les institutions lyriques cherchent, en France comme ailleurs, à diversifier leurs propositions et à séduire de nouveaux publics sans renoncer aux grands noms du répertoire, des projets comme celui-ci esquissent une voie possible : montrer que derrière les titres les plus célèbres se cachent des partitions moins attendues, mais capables d’offrir une expérience théâtrale et musicale forte. Pour le public niçois, la rencontre avec Le Villi sera peut-être l’occasion de regarder autrement Puccini, non plus seulement comme le maître des grands drames véristes, mais aussi comme un jeune compositeur fasciné par les légendes, les fantômes et la part sombre des histoires d’amour.



