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À Saint-Étienne, le réveil scénique de La Belle au bois dormant de Charles Silver

À Saint-Étienne, au Grand Théâtre Massenet, l’Opéra de Saint-Étienne vient de redonner vie, les 24 et 26 avril 2026, à une œuvre lyrique que l’on croyait perdue pour la scène depuis plus d’un siècle : La Belle au bois dormant de Charles Silver, recréée dans une nouvelle production mise en scène par Laurent Delvert, sous la direction de Guillaume Tourniaire. Inspiré du conte de Charles Perrault, l’ouvrage revient là où on ne l’attendait plus, bien loin de sa création au Grand-Théâtre de Marseille en janvier 1902, et trouve dans la Loire un théâtre idéal pour sa renaissance, portée par l’Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire, le Chœur Lyrique Saint-Étienne Loire et une distribution française emmenée par la soprano Déborah Salazar et le ténor Kevin Amiel.

Le parcours oublié de Charles Silver

Pour comprendre l’enjeu de cette reprise, il faut revenir au parcours de Charles Silver, compositeur français né en 1868 et lauréat du Grand Prix de Rome, figure de la fin du XIXe siècle restée dans l’ombre de ses contemporains plus célèbres. Son opéra-féerie en quatre actes et neuf tableaux, La Belle au bois dormant, avait pourtant connu un succès honorable à sa création marseillaise, servi par des décors du peintre Eugène Apy et écrit sur mesure pour l’épouse du compositeur, la soprano colorature Georgette Bréjean-Silver, qui tenait à la fois les rôles d’Aurore et de la Reine.

Mais l’absence de création parisienne a vite condamné l’ouvrage à l’oubli, alors même que sa partition, publiée chez Choudens, témoignait d’un savoir-faire orchestral et dramatique que plusieurs critiques comparent aujourd’hui à un « Massenet impressionniste » ou à une veine pré-cinématographique annonçant certains langages de la musique de film. Il aura fallu l’impulsion du Palazzetto Bru Zane, centre de musique romantique française basé à Venise, pour qu’une patiente entreprise de redécouverte soit engagée : édition de la partition, enregistrement en studio avec l’Orchestre national de Hongrie et le ténor Julien Dran, parution en livre-disque au sein de la collection « Opéra français », puis coproduction avec l’Opéra de Saint-Étienne pour cette recréation scénique.

Une musique vivante et passionnée dans la fosse

Dans la fosse du théâtre stéphanois, Guillaume Tourniaire prend à bras-le-corps une musique qui ne se contente pas d’illustrer un conte pour enfants, mais déploie un orchestre chatoyant, riche en couleurs et en contrastes. Le Palazzetto Bru Zane rappelle que Silver, formé dans le sillage de Gounod et Massenet, développe dans cette œuvre une écriture très personnelle, où le lyrisme vocal se marie à une orchestration foisonnante, aux cuivres capiteux, aux cordes généreuses et aux bois ciselés.

La critique spécialisée souligne la qualité de cette résurrection musicale : Gramophone salue, à propos de l’enregistrement dirigé par György Vashegyi, un opéra « coloré, vif et étonnamment moderne » dont l’influence de Puccini se fait parfois sentir, tandis que les observateurs français, de Classiquenews à Première Loge, insistent sur la solidité de la construction dramatique et sur la vigueur rythmique des nombreux passages de ballets.

Le Chœur Lyrique Saint-Étienne Loire, préparé par Laurent Touche, donne toute son ampleur aux grandes pages chorales, contribuant à installer une atmosphère de féerie qui n’exclut ni la tension dramatique ni une forme d’humour discret.

Une mise en scène épurée aux frontières du temps

Sur scène, Laurent Delvert choisit de ne pas concurrencer le texte et la musique par un déploiement d’effets spectaculaires. Le metteur en scène, familier de l’Opéra de Saint-Étienne, opte pour un cadre unique et épuré, dominé par un grand panneau modulable aux accents japonisants, qui se fait tour à tour mur de château et enceinte de palais dépouillé.

Des rideaux de fils verts composent une forêt stylisée que le prince doit traverser, tandis qu’un miroir d’eau au centre du plateau réfléchit les silhouettes des personnages, démultipliées par un travail précis sur les ombres et les lumières, signé Nathalie Perrier. Quelques tables et chaises suffisent à installer un bal populaire où l’on tire la bière à la pompe, et les costumes conçus par Fanny Brouste jouent sur les contrastes temporels : capes et robes de cour royale cèdent la place, après l’entracte, à des tenues de fête rappelant un Oktoberfest bavarois, comme pour signifier que cette histoire appartient autant à l’imaginaire de la Belle Époque qu’à notre présent.

Une interprétation qui revisite le conte de Perrault

C’est aussi par ce jeu d’allers-retours temporels que la production revisite le conte de Perrault. Là où la princesse originelle se voit punie pour s’être piquée au fuseau, l’Aurore incarnée par Déborah Salazar apparaît davantage comme une jeune femme contemporaine, coupable seulement d’avoir cru à la promesse d’un amour simple et sincère.

La mise en scène en fait une héroïne d’abord fragile et captive, puis exaltée lorsqu’elle consent à l’union amoureuse, sans jamais verser dans le cynisme ni dans la lecture ironique. Les critiques saluent à l’unisson la prestation de la soprano française, dont la voix ample, sonore et distinguée, capable d’aigus éclatants, épouse les exigences d’une partie conçue pour une colorature virtuose.

En face d’elle, Kevin Amiel campe un chevalier errant puis un prince vaillant, au timbre de ténor chaleureux et fougueux, porté par une ligne de chant soignée. À leurs côtés, la distribution réunit plusieurs habitués de l’ouvrage grâce au travail en amont du Palazzetto Bru Zane : Héloïse Poulet, au soprano puissant et racé, Anne-Lise Polchlopek, mezzo rond et soyeux, Philippe-Nicolas Martin en Roi solide et nuancé, ou encore Matthieu Lécroart, que l’enregistrement en studio a déjà mis en valeur dans le rôle du paysan Barnabé et qui, sur scène, assume pleinement le versant comique d’un personnage rêvant de devenir roi.

Une renaissance inscrite dans un mouvement patrimonial

Cette recréation ne se limite pas à un hommage patrimonial. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de redécouverte de pans entiers du répertoire lyrique français passés sous silence par l’histoire. L’Opéra de Saint-Étienne s’est fait une spécialité de ces résurrections, de Grétry à Victorin Joncières, tandis que le Palazzetto Bru Zane multiplie depuis plusieurs années les enregistrements et les éditions critiques consacrés à des compositeurs comme Silver, Lecocq ou Gouvy.

Le programme de salle de la maison stéphanoise rappelle que La Belle au bois dormant a dormi plus longtemps que son héroïne, près de 130 ans sans représentation scénique complète, avant de revenir aujourd’hui avec le soutien conjugué d’institutions françaises et internationales.

La parution, ce printemps, du livre-disque consacré à l’ouvrage chez Bru Zane Label, distribuée notamment par des plateformes comme Presto Music et Spotify, prolonge cette renaissance au-delà des murs du théâtre ligérien.

Perspectives pour la redécouverte de Silver

Reste à savoir ce que ce réveil augure pour l’avenir de l’œuvre. Plusieurs critiques, en France comme à l’étranger, estiment que la partition de Silver « mérite une seconde chance qui pourrait, qui sait, lui valoir une place sur la scène lyrique internationale », selon la présentation de l’éditeur.

La réussite de cette recréation à Saint-Étienne, saluée comme « magistrale » par certains comptes rendus, pourrait encourager d’autres maisons à s’y intéresser, d’autant que la thématique universelle du conte, la clarté de la dramaturgie et la richesse musicale constituent des atouts pour un public large, incluant de jeunes spectateurs.

En attendant d’éventuelles nouvelles productions, la soirée stéphanoise confirme qu’il est encore possible, au XXIe siècle, de faire événement avec un opéra que personne ou presque n’a entendu de son vivant. En redonnant voix à La Belle au bois dormant de Charles Silver, l’Opéra de Saint-Étienne et le Palazzetto Bru Zane rappellent qu’au-delà des titres du grand répertoire, l’histoire de l’opéra reste une matière vivante, où les œuvres oubliées peuvent, elles aussi, se réveiller un soir, sous les projecteurs, pour retrouver leur place dans la mémoire des spectateurs.

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