À Toulon, Prokofiev et Chostakovitch ouvrent la saison symphonique
Le jeudi 5 novembre 2026, à 20 heures, l’Orchestre de l’Opéra de Toulon investira l’auditorium du Palais Neptune pour un concert placé sous le signe de deux grandes figures de la musique russe du XXe siècle : Sergueï Prokofiev et Dmitri Chostakovitch. Intitulé « Vérone / Leningrad », ce rendez-vous ouvrira la saison symphonique de l’Opéra de Toulon, exceptionnellement organisée hors les murs pendant la campagne de restauration et de modernisation du bâtiment historique de la place Victor-Hugo. La soirée réunira l’orchestre maison, le violoncelliste Xavier Phillips et le chef Victorien Vanoosten, dans un programme puissant et passionné, où se croisent la dramaturgie du théâtre et la mémoire de la guerre.
Le choix de ces deux compositeurs n’est pas seulement musical. Prokofiev et Chostakovitch ont tous deux construit leur œuvre dans l’Union soviétique, avec ses exigences idéologiques, ses périodes de liberté relative et ses épisodes de censure. Nés respectivement en 1891 et en 1906, ils ont connu des trajectoires différentes, mais ont dû composer avec un même environnement politique. Prokofiev, après plusieurs années passées en Occident, rentre définitivement en Union soviétique au milieu des années 1930. Il pense alors pouvoir y retrouver une place centrale dans la vie musicale. Son passeport lui est pourtant retiré et sa liberté de déplacement disparaît. Chostakovitch, de son côté, devient dès 1936 la cible d’une violente campagne officielle après la publication, dans la Pravda, de l’article « Le chaos remplace la musique », consacré à son opéra Lady Macbeth du district de Mtsensk.
Cette pression politique ne se traduit pas chez eux par un style uniforme ou docile. Elle nourrit au contraire une musique faite de doubles lectures, de contrastes et de tensions. Chostakovitch apprendra à composer avec les attentes officielles tout en ménageant, dans ses symphonies et sa musique de chambre, des zones d’ironie, de malaise ou de désolation. Prokofiev, lui, conserve une écriture immédiatement reconnaissable, fondée sur l’énergie rythmique, les angles brusques, les mélodies incisives et un sens très personnel de la satire. Tous deux montrent ainsi combien la création peut devenir un espace de résistance, même lorsque la liberté de l’artiste est étroitement surveillée.
La référence à Vérone renvoie à l’univers de Roméo et Juliette, le ballet de Prokofiev créé en 1938. À travers Shakespeare, le compositeur explore la violence des clans, l’élan amoureux, la fête, le deuil et l’irréparable. Sa partition alterne les danses, les scènes d’ensemble et les moments d’une grande intensité lyrique. Elle démontre aussi son talent pour caractériser un personnage ou une situation par quelques gestes orchestraux : un rythme, une couleur, une ligne mélodique peuvent suffire à faire naître une atmosphère théâtrale. Le titre de la soirée place donc la musique de Prokofiev sous le signe du récit et du mouvement.
Leningrad évoque quant à elle la Septième Symphonie de Chostakovitch, composée pendant la Seconde Guerre mondiale et associée au siège de la ville, alors encerclée par les forces allemandes. Créée en 1942, d’abord à Kouïbychev puis à Leningrad en août de la même année, l’œuvre s’est rapidement imposée comme un symbole de résistance. Sa vaste architecture fait entendre la marche de la guerre, la menace et l’épuisement, mais aussi la persistance d’une volonté collective. Sa portée dépasse toutefois le seul récit patriotique : la symphonie demeure traversée par l’ambiguïté, la douleur et la question de la responsabilité historique. C’est cette complexité qui continue de nourrir son interprétation.
Le concert toulonnais s’inscrit dans cette histoire sans réduire ces partitions à leur seule dimension politique. Prokofiev et Chostakovitch restent d’abord deux compositeurs de théâtre, de mouvement et de contrastes. Leurs œuvres font entendre des masses orchestrales imposantes, mais aussi des épisodes plus intimes, des silences, des lignes mélodiques fragiles et des ruptures parfois abruptes. L’orchestre symphonique devient chez eux un véritable espace dramatique, capable de passer en quelques mesures de l’éclat à l’inquiétude, de la marche collective à la confidence.
La présence de Xavier Phillips apportera une dimension soliste à cette soirée. Le violoncelliste français, invité régulièrement par de grandes formations symphoniques et de nombreux festivals, est notamment reconnu pour son interprétation du grand répertoire concertant. Son intervention permettra de mettre en regard la puissance de l’orchestre et la voix plus personnelle du violoncelle. Cet instrument, dont le registre peut évoquer aussi bien la voix humaine que la profondeur de l’orchestre, trouvera naturellement sa place dans un programme attaché aux notions de récit, de mémoire et d’expression individuelle.
À la direction, Victorien Vanoosten accompagnera l’Orchestre de l’Opéra de Toulon. Chef d’orchestre et pianiste, il est régulièrement associé aux répertoires lyrique et symphonique. Cette double culture constitue un atout pour un programme construit autour de la scène, du récit et de la caractérisation musicale. Entre les épisodes de Prokofiev et les vastes architectures de Chostakovitch, l’enjeu sera de préserver la lisibilité du discours tout en laissant apparaître les nombreuses nuances de ces œuvres : violence, ironie, lyrisme, inquiétude et espoir.
La soirée se déroulera au Palais Neptune, avenue de Besagne, dans le cadre de la programmation « hors les murs » de l’Opéra de Toulon. Le théâtre, inauguré en 1862 et inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 1988, fait actuellement l’objet d’importants travaux. Cette situation conduit l’institution à déplacer une partie de ses spectacles dans différents lieux de la métropole. Le Palais Neptune offre ici un cadre adapté à une formation symphonique et permet à l’Opéra de maintenir son activité auprès du public pendant la période de chantier. Ce déplacement temporaire donne aussi à la saison une dimension particulière : le lieu change, mais le lien entre l’orchestre et les spectateurs demeure.
Les tarifs annoncés vont de 5 à 32 euros, pour une représentation prévue de 20 heures à 22 heures. À travers ce premier rendez-vous symphonique, l’Opéra de Toulon entend préserver le fil de sa saison tout en donnant une place centrale à deux compositeurs dont la musique continue d’interroger le rapport entre création artistique, histoire et pouvoir. « Vérone / Leningrad » ouvrira ainsi une saison placée sous le signe de la continuité : celle d’un orchestre, d’un public et d’une institution qui poursuivent leur activité, même lorsque leur scène habituelle est temporairement fermée.




