À Calgary, un chanteur écarté de Tosca après avoir brandi un drapeau palestinien
À Calgary, au Canada, l’Opéra a décidé de remplacer le chanteur Gabriel Sanchez-Ortega pour les dernières représentations de Tosca, après qu’il a brandi un drapeau palestinien lors du salut final, le 16 octobre. Le baryton-basse interprétait Angelotti, un prisonnier politique en fuite dans l’œuvre de Giacomo Puccini. La décision intervient dans un contexte où les prises de position liées à la guerre entre Israël et le Hamas continuent de provoquer des réactions jusque dans les institutions culturelles.
La scène s’est déroulée à l’issue de la représentation d’ouverture de Tosca, donnée à Calgary. Alors que les artistes saluaient le public, Gabriel Sanchez-Ortega a déployé un drapeau palestinien. Une vidéo publiée ensuite sur son compte Instagram montre le chanteur tenant le drapeau sur scène. L’Opéra de Calgary a qualifié le geste d’« inattendu et non autorisé » et a annoncé que le rôle d’Angelotti serait confié à un autre artiste pour les représentations suivantes, dont la dernière était programmée le 24 octobre.
Dans un communiqué, l’institution a expliqué que les protestations politiques individuelles contrevenaient à sa politique interne, mais aussi à sa responsabilité de créer, selon ses termes, « une société plus connectée, bienveillante et civile grâce à des expériences artistiques partagées ». L’Opéra a également dit regretter le « malaise et la détresse » que cet épisode avait pu provoquer chez les spectateurs, les artistes, les équipes techniques, les musiciens de l’orchestre et le personnel du théâtre. L’établissement a précisé que ses attentes avaient été rappelées à l’ensemble de la distribution et de l’équipe de production.
Le salut final occupe pourtant une place particulière dans la vie d’une représentation. Après plusieurs heures de concentration, il constitue un moment de rencontre directe entre les artistes et le public, généralement encadré par les usages de la maison. C’est aussi un espace visible, souvent filmé et immédiatement relayé sur les réseaux sociaux. En choisissant cet instant, Gabriel Sanchez-Ortega a donné à son geste une portée publique qui dépassait le cadre du personnage d’Angelotti et de la mise en scène de Tosca.
Le chanteur, de son côté, a déclaré ne rien regretter. Dans un message relayé sur les réseaux sociaux, il a écrit avoir été informé de son retrait des représentations restantes après avoir montré le drapeau palestinien. Il a également affirmé que des menaces financières avaient été adressées à l’Opéra de Calgary, sans que cette affirmation soit étayée publiquement par l’institution. Gabriel Sanchez-Ortega a dit ne nourrir aucun ressentiment et a ajouté qu’après le théâtre, « politique ou non », chacun devait rentrer chez soi et se regarder dans le miroir. Il a aussi rappelé l’honneur qu’avait représenté pour lui le fait d’interpréter Angelotti, un personnage lui-même confronté à la répression politique.
Le choix de Tosca donne à l’incident une résonance particulière. Créé à Rome au début du XXe siècle, l’opéra de Puccini s’inscrit dans une période de bouleversements politiques et met en scène la violence du pouvoir, la corruption et l’oppression. L’action se déroule en juin 1800, alors que les forces républicaines et monarchiques s’affrontent en Italie. Angelotti, ancien consul de la République romaine, s’évade de la prison du château Saint-Ange au début de l’intrigue. Sa fuite déclenche une chaîne d’événements qui expose l’arbitraire de la police et la brutalité du baron Scarpia.
Cette dimension politique ne signifie pas, pour autant, que l’Opéra de Calgary accepte qu’un interprète utilise la scène pour exprimer une position personnelle sans autorisation. L’institution établit une distinction nette entre les thèmes d’une œuvre, portés par un livret, une musique et une mise en scène, et une intervention militante ajoutée au spectacle. Pour sa direction, un opéra peut interroger la guerre, la persécution ou la résistance tout en demeurant un espace commun, où aucune cause particulière ne doit être associée à l’ensemble de la production.
Cette affaire intervient quelques mois après un épisode comparable au Royal Opera House de Londres. En juillet 2025, lors du salut final d’Il trovatore, un membre de la distribution avait déployé un grand drapeau palestinien. Une brève altercation avait opposé l’artiste à un responsable du théâtre, qui avait tenté de récupérer le drapeau. Le Royal Ballet and Opera avait dénoncé une initiative « complètement inappropriée pour un salut final », la qualifiant d’action spontanée et non autorisée, contraire à son engagement en faveur de l’impartialité politique. L’artiste Danni Perry avait, lui, expliqué avoir choisi ce moment pour mener sa démonstration.
Ces deux épisodes posent la même question aux institutions lyriques : où s’arrête la liberté d’expression d’un interprète et où commence la responsabilité d’un établissement envers son public, ses équipes et ses partenaires ? Les directions d’opéra mettent en avant la nécessité de préserver un espace partagé, particulièrement dans une période marquée par de fortes tensions internationales. Les artistes qui prennent position répondent que la scène ne peut être totalement séparée du monde extérieur, surtout lorsque les œuvres abordent elles-mêmes la guerre, la persécution ou la résistance.
À Calgary, la controverse n’a pas entraîné l’annulation de Tosca. Les représentations se sont poursuivies avec un autre interprète dans le rôle d’Angelotti. L’Opéra a maintenu sa ligne : aucune protestation personnelle ne doit être introduite sur ses scènes ou lors de ses événements, quelle que soit la cause défendue. Reste à savoir si cette règle sera désormais appliquée de la même manière à d’autres symboles politiques et si l’épisode pèsera sur la relation entre l’institution et les artistes de son programme de développement. Pour l’heure, un geste de quelques secondes au moment des applaudissements a relancé, dans le monde lyrique, le débat sur la neutralité culturelle, la liberté d’expression et la place du militantisme sur scène.




