À l’Opéra de Lyon, les musiques populaires revendiquent leur part de savoir
À l’Opéra de Lyon, les musiques populaires revendiquent leur part de savoirDu 19 au 31 octobre 2026, l’Opéra Underground investira l’Amphithéâtre de l’Opéra de Lyon pour une quinzaine consacrée aux musiques que l’histoire culturelle a trop souvent séparées entre « populaire » et « savante ». Baptisé « Éloge du peuple savant », ce temps fort réunira concerts, projections, conférences et ateliers. L’enjeu est autant artistique que politique : faire entendre des traditions venues d’Italie, du Maghreb, d’Irak, de Turquie, des Balkans ou d’Indonésie, sans les enfermer dans une catégorie supposée mineure, folklorique ou étrangère aux institutions classiques.Cette programmation invite d’abord à déplacer le regard. Une musique transmise oralement n’est pas une musique dépourvue de savoir. Elle repose sur des codes, une mémoire, des techniques d’interprétation et une capacité d’adaptation qui se transmettent souvent par l’écoute et la pratique plutôt que par la partition. De même, le caractère dansant ou collectif d’un répertoire ne diminue en rien sa complexité. En réunissant ces expressions dans un lieu associé à la création lyrique et symphonique, l’Opéra de Lyon met en évidence la diversité des façons de composer, de jouer et de conserver une histoire.La démarche prolonge le travail mené depuis plusieurs saisons par l’Opéra Underground, installé dans les espaces souterrains de l’Opéra de Lyon et dirigé par Richard Robert. Le lieu accueille des artistes qui circulent entre les esthétiques, les territoires et les histoires musicales. Cette fois, la programmation s’attaque directement à une hiérarchie ancienne. D’un côté, les musiques dites savantes, associées à l’écriture, aux conservatoires et aux salles légitimes ; de l’autre, les musiques populaires, longtemps rattachées à la transmission orale, à la danse ou aux pratiques communautaires. Dans l’article de présentation du cycle, Lyon Capitale décrit cette opposition comme une construction imposée par les espaces dominants, notamment occidentaux, et rappelle que la notion de légitimité musicale a aussi été définie par les élites aristocratiques et bourgeoises.Le programme s’ouvrira le 19 octobre avec « Giovanna Marini, la voix des invisibles », un film documentaire de Christian Argentino et Marie-Laure Désidéri consacré à l’autrice, compositrice et chanteuse italienne disparue en 2024. Proche de Pier Paolo Pasolini, Giovanna Marini avait consacré une grande partie de sa vie à recueillir les chants traditionnels italiens, notamment dans les années 1960. Son travail associait recherche musicale, mémoire populaire et engagement politique. Chez elle, la collecte n’était jamais une simple opération d’archivage : elle permettait de rendre audibles des récits sociaux, des colères et des expériences souvent absents des représentations officielles. Deux jours plus tard, une séance d’écoute reviendra sur les enregistrements réalisés en Italie au milieu des années 1950 par l’ethnomusicologue américain Alan Lomax. Cette plongée dans les archives sera suivie d’un concert de Crimi, quatuor électrique qui mêle grooves italiens, influences maghrébines et énergie contemporaine.Le 22 octobre, le voyage se déplacera vers le Levant et l’Anatolie. Fawzy et Amin Al Aiedy, père et fils, présenteront un répertoire de folk irakien, tandis que Yeni Gayda et la chanteuse Merve Salgar feront dialoguer musiques grecques, turques et kurdes. L’Opéra Underground annonce une rencontre entre traditions et textures électriques, parfois proches de la transe psychédélique. Ce passage d’une génération à l’autre, comme les croisements entre langues et territoires, rappelle que les répertoires populaires ne sont pas des objets figés. Ils se transforment au contact des migrations, des instruments nouveaux et des scènes contemporaines, tout en conservant la trace de leurs lieux d’origine.Le 25 octobre, une soirée consacrée à l’Italie du Sud réunira notamment Raül Refree, Maria Mazzotta, le Quatuor Lomax et Davide Ambrogio autour de chants, de pulsations et de rituels. La présence de ces artistes souligne une autre dimension du cycle : le dialogue ne consiste pas seulement à exposer des traditions, mais à observer la manière dont elles continuent de nourrir la création actuelle. La voix, le rythme et la répétition peuvent ainsi devenir des espaces de recherche, entre héritage et réinvention.L’un des rendez-vous les plus singuliers sera consacré au gamelan. Cet ensemble instrumental emblématique de Bali et de l’Indonésie rassemble gongs, métallophones, carillons et tambours. Il ne s’agit pas d’un orchestre au sens occidental du terme, mais d’un instrument collectif, pensé comme un tout et joué par plusieurs musiciens. La compagnie Kotekan, sous la direction du compositeur Jean-Pierre Goudard, en proposera une création associant musique et danse indonésienne le 28 octobre. Dix-huit instrumentistes de la région et trois danseuses indonésiennes participeront à cette proposition. L’atelier « La Marelle », gratuit sur inscription et accessible dès neuf ans, permettra également de découvrir l’instrument les 27 et 28 octobre. Cette transmission directe donnera à entendre le gamelan non comme une curiosité lointaine, mais comme une pratique fondée sur l’écoute mutuelle et la responsabilité du groupe.Autre étape de cette programmation : le Penguin Cafe Orchestra. Le projet fondé par le musicien britannique Simon Jeffes, mort en 1997, reste difficile à classer. Sa musique emprunte au classique romantique, au minimalisme, au jazz, au blues, aux traditions populaires et aux airs à danser. Richard Robert reviendra sur cette trajectoire lors d’une conférence programmée le 29 octobre, dans le cadre de la série « Éloge des oiseaux rares ». Une manière de rappeler que les œuvres les plus durables sont parfois celles qui échappent aux cases prévues pour les accueillir, et que l’hybridation peut devenir une méthode de composition à part entière.La quinzaine s’achèvera le 31 octobre avec Maria Chivu, jeune voix de la musique populaire roumaine. Originaire d’Olténie, dans le sud de la Roumanie, elle chante et joue de la cobza, un luth traditionnel aujourd’hui peu utilisé. Elle sera accompagnée du violoniste David Brossier, familier des musiques balkaniques, et de la contrebassiste Christiane Ildevert, pionnière de ces répertoires en France. Le trio fera entendre des chants liés à l’amour, à la fête et à la nostalgie, dans une formation proche des tarafs roumains. La soirée prolongera ainsi le fil rouge d’« Éloge du peuple savant » : faire de la scène un lieu où la mémoire circule, plutôt qu’un espace où elle serait simplement conservée.En choisissant de faire cohabiter archives sonores, musiques de transmission orale, instruments traditionnels, créations contemporaines et conférences, l’Opéra de Lyon ne cherche donc pas seulement à élargir son programme. Il interroge aussi la manière dont les institutions regardent les cultures musicales venues d’ailleurs ou issues des classes populaires. Pendant deux semaines, l’Amphithéâtre deviendra un espace de circulation entre les répertoires, avec une question en filigrane : qui décide qu’une musique est savante, et qui peut enfin être reconnu comme son dépositaire ?




