À Dijon, Richard Cœur de Lion retrouve sa cour dans le Riccardo Primo de Haendel
À l’Opéra de Dijon, l’auditorium accueille à la mi-octobre 2026 une œuvre rare de Georg Friedrich Haendel : Riccardo Primo, re d’Inghilterra. Présenté en version de concert par Les Arts Florissants, sous la direction musicale de Paul Agnew, cet opéra seria ressuscite la figure de Richard Cœur de Lion, roi d’Angleterre et héros des croisades. Pendant près de trois heures, une distribution réunissant plusieurs jeunes voix remarquées du Jardin des Voix fait entendre une partition spectaculaire, exigeante et encore peu représentée sur les scènes lyriques.
Créé à Londres au King’s Theatre en 1727, Riccardo Primo appartient à la période la plus ambitieuse de la carrière de Haendel. Installé au cœur de la vie musicale londonienne, le compositeur y maîtrise alors parfaitement les codes de l’opéra seria : une alternance de récitatifs qui font progresser l’action et d’airs conçus pour révéler la personnalité, les conflits et les états d’âme des personnages. Le livret de Paolo Antonio Rolli s’inspire des exploits du souverain anglais à Chypre, alors qu’il se prépare à rejoindre la troisième croisade.
L’intrigue mêle enjeux politiques, fidélités contrariées, rivalités de pouvoir et histoire d’amour. Richard doit y retrouver Costanza, princesse de Navarre échouée sur l’île, tout en affrontant Isacio, le gouverneur de Chypre, et les ambitions de plusieurs prétendants au trône. Derrière le décor oriental et les péripéties de palais, Haendel met en scène une question très concrète pour le théâtre de son temps : comment un souverain peut-il faire reconnaître son autorité sans confondre justice, vengeance et exercice de la force ?
L’œuvre avait été conçue pour une distribution prestigieuse. Lors de sa création, le rôle-titre était tenu par le célèbre castrat Senesino, entouré notamment des cantatrices Faustina Bordoni et Francesca Cuzzoni. Cette constellation de vedettes explique en partie l’ampleur des exigences vocales de la partition. Haendel y déploie les ressources du bel canto baroque : vocalises rapides, ornements virtuoses, contrastes dramatiques et longues lignes expressives. Les airs ne sont pas de simples parenthèses décoratives ; ils suspendent l’action pour permettre au personnage de mesurer ce qu’il vient de vivre, de formuler un choix ou de laisser apparaître une fragilité.
Mais Riccardo Primo ne repose pas seulement sur la démonstration vocale. Les affrontements entre les personnages se prolongent dans une écriture orchestrale attentive aux couleurs et aux tensions. La noblesse des élans, la vivacité des mouvements et les contrastes entre les numéros contribuent à dessiner un monde où chaque alliance reste précaire. Derrière les airs de bravoure, l’opéra interroge ainsi la légitimité, la clémence du souverain et la manière dont l’autorité peut s’exercer sans basculer dans la tyrannie. Le Richard de Haendel est un héros militaire, mais aussi un homme contraint de transformer sa puissance en responsabilité.
À Dijon, la partie royale revient au contre-ténor Hugh Cutting. Le chanteur prête à Richard une voix souple et lumineuse, capable de se déployer sans rechercher l’effet de puissance. Son interprétation dessine un monarque à la fois amoureux, vaillant et attentif à son devoir. La noblesse du personnage passe moins par une posture théâtrale que par la précision du chant et la manière de faire vivre chaque inflexion de la ligne mélodique. Dans ce répertoire, la virtuosité ne vaut que si elle demeure liée au mot, au souffle et à la progression émotionnelle.
Face à lui, Mélissa Petit incarne Costanza. La princesse de Navarre est l’un des centres émotionnels de la partition, et la soprano en souligne les plaintes comme les élans amoureux. Sa voix, claire et expressive, trouve dans l’acoustique de l’auditorium un espace favorable aux nuances. Juliette Mey complète ce triangle principal dans le rôle de Pulcheria, princesse de Chypre confrontée à un système politique qui lui refuse l’accès au trône. La chanteuse impose une présence affirmée et une projection chaleureuse, en donnant au personnage une véritable stature de dirigeante. Pulcheria rappelle que les femmes de l’opéra baroque ne sont pas seulement les témoins des décisions masculines : elles en portent souvent les conséquences et peuvent en infléchir le cours.
Les figures adverses sont portées par Andreas Wolf, Isacio, et Alex Rosen, Berardo. Le premier compose un gouverneur hostile, dont la voix de haute-contre se distingue par son intensité et son caractère. Le second apporte à son personnage un grave ample et sonore, davantage tourné vers la vigueur dramatique que vers l’homogénéité. Paul Figuier, dans le rôle d’Oronte, prince de Syrie appelé à devenir roi de Chypre, complète la distribution. Personnage plus hésitant, Oronte avance dans une tessiture qui lui demande beaucoup d’engagement, mais ses récitatifs contribuent à faire progresser l’action et à donner aux scènes de pouvoir leur nécessaire mobilité.
Dans la fosse, ou plutôt sur le plateau de concert, Les Arts Florissants assurent la continuité dramatique de l’ouvrage. Sous la conduite de Paul Agnew, l’ensemble défend une lecture attentive aux équilibres entre les solistes et le continuo. La direction privilégie la clarté des accompagnements et la lisibilité des ensembles, tout en maintenant la tension nécessaire dans les scènes de confrontation. Le choix d’une version de concert concentre naturellement l’attention sur les voix, les récitatifs et la construction musicale. Il demande aussi aux interprètes de faire naître le théâtre par le seul geste vocal, la circulation des regards et la précision des rapports entre les personnages.
Cette étape dijonnaise s’inscrit dans une tournée consacrée à cette partition méconnue, avec des représentations également prévues à Paris, Madrid, Barcelone et Valence. Pour Les Arts Florissants, Riccardo Primo rejoint ainsi un répertoire de grands ouvrages de Haendel présentés en concert. Pour le public, l’occasion est double : redécouvrir un opéra rarement programmé et entendre une nouvelle génération de chanteurs familiers du langage baroque. Le Richard de Haendel n’est donc pas seulement une figure historique ou un héros de légende. Le temps d’une soirée, il devient le point de rencontre entre la mémoire monarchique, le théâtre musical du XVIIIe siècle et le travail patient d’interprètes qui continuent d’en faire entendre la richesse.




