Mathieu Duguay et le Festival baroque de Lamèque : un demi-siècle de musique et de bâtisseurs
- Emmanuel Rials
- il y a 22 heures
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À Lamèque, au nord-est du Nouveau-Brunswick, la 50e édition du Festival international de musique baroque s’ouvre cette semaine, portée par une communauté fidèle et par l’héritage d’un homme qui en a été l’âme fondatrice, le musicien et chef d’orchestre acadien Mathieu Duguay. Cinquante ans après les premiers concerts organisés dans ce coin de la Péninsule acadienne, l’événement s’affirme comme un rendez-vous majeur de la musique ancienne en Atlantique, au point d’attirer des artistes qui se produisent aussi bien à Beaune, Saintes, Aix, Ratisbonne, Bruges, Boston ou Vancouver. Pour les mélomanes, c’est l’assurance de retrouver, dans un cadre maritime et intime, la même exigence artistique que dans les grands festivals internationaux.
Origines et vision de Mathieu Duguay
Né et formé en Acadie avant de poursuivre des études de haut niveau dans de grandes écoles de musique, Mathieu Duguay a très tôt été repéré par ses premiers enseignants, souvent issus de communautés religieuses, qui ont décelé chez lui un talent et une rigueur hors du commun. À une époque où la pratique de la musique baroque en Amérique du Nord se structurait encore, il a choisi de revenir dans sa région pour mettre son savoir au service d’un territoire souvent tenu à l’écart des grands circuits culturels. Porté par la force culturelle acadienne, nourri « au vent de la mer et aux saveurs du terroir », comme le rappellent ceux qui le connaissent, il a fait le pari qu’un petit archipel de la côte pouvait devenir une étape incontournable pour les spécialistes de Bach, Vivaldi ou Haendel. Ce pari s’est doublé d’un geste identitaire fort : celui de démontrer que la Péninsule acadienne n’avait pas à se considérer comme inférieure aux grandes capitales musicales.
Le positionnement international du festival
Au fil des décennies, le Festival international de musique baroque de Lamèque a su s’inscrire dans le paysage mondial de la musique ancienne. Des artistes présents dans les programmations de Beaune, de Saintes, d’Aix-en-Provence, de Ratisbonne, de Bruges, de Boston ou de Vancouver ont également fait halte à Lamèque, offrant au public acadien la même qualité d’interprétation que celle réservée aux salles les plus réputées. Plusieurs comptes rendus de concerts ont souligné la précision stylistique, l’attention portée aux instruments d’époque et le souci de contextualiser les œuvres pour un public parfois moins familier de ce répertoire. Loin d’un simple événement local, le festival est devenu une sorte de résidence estivale pour musiciens baroques, avec un travail de fond sur la transmission, les ateliers, les rencontres avec les jeunes musiciens et les collaborations avec des ensembles canadiens et européens.
Enrichir la transmission et les échanges
Le festival ne se limite pas aux concerts. Il offre également des ateliers, des masterclasses et des rencontres entre artistes et étudiants, créant un environnement propice à la transmission du savoir musical baroque. Ces interactions renforcent la formation des jeunes musiciens de la région et attirent des talents de l’étranger, contribuant ainsi à un échange culturel dynamique et durable.
La singularité du cadre maritime et de la communauté
La singularité de Lamèque tient aussi à son environnement. Installé dans un décor de terre et d’eau, au milieu des paysages de la Péninsule acadienne, le festival a toujours misé sur le cadre bucolique de l’île comme sur un atout à part entière. Les concerts dans les églises, la proximité du golfe, l’accueil chez l’habitant pour certains artistes et la convivialité des rencontres après les représentations composent une atmosphère que les habitués décrivent comme « unique » et « profondément humaine ». Cette dimension repose sur l’implication constante de la communauté locale. Depuis les premières éditions, des familles ouvrent leurs portes pour loger des musiciens, des bénévoles se relaient pour assurer la logistique, la restauration, l’accueil du public, tandis que les entreprises et les institutions de la région apportent un soutien financier indispensable à la tenue de la programmation.
L’héritage et les distinctions de Mathieu Duguay
Pour Mathieu Duguay, ce lien avec la communauté a toujours été au cœur du projet. Les portraits qui lui sont consacrés le décrivent comme un « bâtisseur », un homme qui a rêvé grand pour sa région, puis consenti les sacrifices nécessaires pour transformer ce rêve en réalité durable. En cinquante ans, il a accompagné le festival des premières notes confidentielles jusqu’à une reconnaissance nationale, puis internationale, en travaillant à la fois sur la qualité artistique, la stabilité de l’équipe et la capacité de l’événement à s’inscrire dans la durée. Son engagement lui a valu d’importantes distinctions : il est membre de l’Ordre du Canada et de l’Ordre du Nouveau-Brunswick, chevalier de l’Ordre de la Pléiade, et a reçu un doctorat honoris causa en musique de l’Université de Moncton, ainsi qu’un doctorat honoris causa en lettres de l’Université du Nouveau-Brunswick. Autant de marques de reconnaissance qui soulignent la portée de son action, bien au-delà du seul milieu musical.
Un nouveau chapitre avec Martine Thériault
Le cap symbolique de cette 50e édition est aussi celui d’un passage de relais. Une nouvelle présidente, Martine Thériault, vient de prendre la tête de l’équipe organisatrice, avec la tâche de maintenir le niveau d’exigence artistique tout en assurant le renouvellement du public et la pérennité financière de l’événement. Selon les informations rendues publiques, son mandat s’inscrit dans la continuité du travail accompli par les directions précédentes, avec une attention particulière à la médiation culturelle, à la diversité des formats de concert et au développement des partenariats. Dans un contexte où la fréquentation des rendez-vous classiques reste un défi, notamment auprès des plus jeunes, la capacité du festival à se réinventer sans renoncer à son identité baroque sera scrutée de près.
Innovation et tradition : un équilibre à trouver
Les festivals comparables à Beaune, Saintes ou Bruges ont montré qu’un ancrage fort dans la tradition peut aller de pair avec des initiatives innovantes, comme les concerts en plein air, les rencontres ouvertes au public ou encore les projets de médiation pédagogique. Lamèque s’inscrit dans cette mouvance en proposant pour cette édition anniversaire un programme ambitieux, qui mêle œuvres emblématiques et découvertes, en veillant à ce que la musique baroque reste accessible et vivante.
L’impact culturel et touristique du festival
Au-delà des concerts, l’impact du festival sur la région est souvent souligné par les élus locaux et les acteurs touristiques. L’événement contribue à allonger la saison estivale, à attirer des visiteurs de l’extérieur de la province et à renforcer la visibilité de la Péninsule acadienne sur la carte culturelle canadienne. Il participe également à nourrir un sentiment de fierté au sein de la population, qui voit dans cette réussite l’expression d’une capacité à innover et à se projeter dans le monde sans renoncer à ses racines. Plusieurs voix insistent sur le fait que, pour un territoire longtemps perçu comme périphérique, accueillir chaque été des artistes de renommée internationale dans un climat de proximité et de partage est loin d’être anodin.
Célébration et perspectives d’avenir
Alors que s’ouvre cette 50e édition, les hommages à Mathieu Duguay se multiplient. Des chroniqueurs rappellent la ténacité et la vision de celui qui a voulu donner à sa communauté « un trésor national », selon les mots repris dans la presse. Des musiciens évoquent un « passeur » qui a su créer un espace de travail et de création où l’exigence n’exclut pas la bienveillance. Beaucoup soulignent aussi le rôle décisif des premier·e·s enseignant·e·s du fondateur, de sa famille et du milieu religieux qui ont nourri sa formation et renforcé sa détermination à faire de la musique baroque un levier de rayonnement pour l’Acadie.
Les prochains jours diront comment le festival parvient à conjuguer cette mémoire avec les défis à venir : renouveler le public, consolider les financements dans un contexte culturel fragilisé, accompagner la relève artistique, maintenir les liens avec les grandes scènes internationales. Pour l’heure, à Lamèque, l’heure est à la gratitude et à la célébration : gratitude envers le fondateur et les bâtisseurs de la première heure, envers la communauté qui, année après année, a choisi d’y croire et de soutenir ce projet, envers les artistes qui ont accepté de faire de ce coin d’Acadie une étape régulière de leurs tournées. Cinquante ans après la première graine semée par Mathieu Duguay, le Festival international de musique baroque de Lamèque s’ouvre sur un nouvel acte, avec la volonté affichée de demeurer ce « trésor inestimable » qui fait résonner la musique baroque jusque sur les rives du golfe du Saint-Laurent.
