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À Montpellier, « Médée » de Charpentier ouvre la saison lyrique avec Marie-Nicole Lemieux

il y a 11 minutes
4 min de lecture

Le mardi 22 septembre à 19 heures, l’Opéra Comédie de Montpellier accueille Médée, l’unique tragédie lyrique de Marc-Antoine Charpentier, dans une version de concert dirigée par Stéphane Fuget. Pour l’ouverture de la saison 2026-2027 de l’Opéra Orchestre national de Montpellier, la contralto Marie-Nicole Lemieux fait ses débuts dans le rôle-titre, entourée de l’ensemble Les Épopées et du Chœur de chambre de Namur. Chantée et surtitrée en français, la représentation doit durer environ trois heures quinze, avec entracte. La date affiche déjà complet ou presque, selon les informations communiquées par l’Opéra et les plateformes de réservation : un intérêt qui témoigne de la curiosité persistante du public pour une œuvre encore rarement donnée.

Composée en 1693 sur un livret de Thomas Corneille, frère cadet de Pierre Corneille, Médée est la seule œuvre de Charpentier destinée à l’Académie royale de musique, l’ancêtre de l’Opéra de Paris. Elle fut créée le 4 décembre 1693 à Paris, en présence de Louis XIV, dans une institution alors profondément marquée par l’héritage de Jean-Baptiste Lully. Charpentier, longtemps tenu à distance de la scène lyrique par le privilège accordé à ce dernier, n’aura finalement eu qu’une seule occasion de s’imposer dans ce répertoire officiel.

Le compositeur aborde pourtant cette tragédie avec une expérience déjà considérable de la musique vocale et sacrée. Sa connaissance de la voix, des ensembles et des effets dramatiques nourrit une partition qui se distingue par la souplesse de sa déclamation, la variété de ses climats et l’importance de son écriture orchestrale. Le Château de Versailles présente ainsi Médée comme l’aboutissement du travail de Charpentier sur la voix et comme une œuvre d’une exceptionnelle richesse musicale. À sa création, cependant, la réception demeure mitigée. L’ouvrage ne connaît qu’une dizaine de représentations avant de disparaître durablement des scènes, éclipsé par les modèles dominants du théâtre lyrique français.

La tragédie reprend le mythe antique de Médée à Corinthe. Jason, qu’elle a aidé à conquérir la Toison d’or, l’abandonne pour épouser Créuse, la fille du roi Créon. Menacée d’exil, la magicienne prépare sa vengeance : elle offre à sa rivale une tunique empoisonnée, provoque la mort de Créon et de Créuse, puis tue ses propres enfants avant de quitter un palais réduit aux ruines. L’Opéra national de Paris, qui a présenté l’ouvrage en 2024, résume une intrigue où se mêlent trahison amoureuse, calcul politique et pouvoirs surnaturels.

Mais le livret et la musique ne réduisent pas Médée à une figure de méchante ou de criminelle. Comme le souligne la revue Early Music Review, le personnage apparaît aussi comme une femme abandonnée, dont la fureur est nourrie par les services rendus à Jason et par l’ingratitude de celui-ci. Thomas Corneille fait ainsi de la vengeance l’aboutissement d’une longue humiliation. Entre les scènes de confrontation, les plaintes et les épisodes de violence, l’œuvre laisse entendre une héroïne isolée, partagée entre l’amour qui subsiste et la volonté de reprendre le pouvoir sur son destin.

Cette complexité dramatique repose sur une musique qui dépasse les modèles imposés par Lully. Dans un entretien publié par Total Baroque, Stéphane Fuget insiste sur l’inventivité harmonique de Charpentier, sur la diversité de ses couleurs instrumentales et sur la place accordée à l’orchestre. Pour le chef, celui-ci n’est pas un simple accompagnement : il devient un acteur à part entière du drame, capable de faire entendre les scènes de combat, les fureurs, les épisodes de tendresse et les visions infernales. Les contrastes de timbres et de dynamiques donnent à la partition une tension presque théâtrale, même lorsque l’action n’est plus soutenue par un décor.

La version de concert proposée à Montpellier assume cette écoute resserrée sur les voix, le texte et les timbres, sans costumes ni machinerie. Cette forme peut renforcer l’impact de la tragédie en laissant l’action naître directement de la musique et de la déclamation. Elle permet aussi de redonner toute sa place à la langue française, à ses inflexions et à son rapport étroit avec les rythmes de la phrase. Dans Médée, la violence ne passe donc pas seulement par les événements racontés : elle se construit dans les silences, les ruptures et les affrontements vocaux.

À Montpellier, Marie-Nicole Lemieux porte pour la première fois le rôle de Médée. La contralto canadienne est connue pour l’intensité de ses incarnations et pour une voix capable d’allier puissance, profondeur et souplesse. Son timbre sombre devrait trouver dans la partition de Charpentier un terrain particulièrement favorable, entre les élans de la passion, les imprécations et les moments de fragilité. Elle retrouvera ensuite cette production au Théâtre des Champs-Élysées, le 30 septembre, dans un concert annoncé avec les mêmes partenaires. Face à elle, le ténor tchèque Petr Nekoranec interprète Jason, lui aussi dans une prise de rôle. Juliette Mey prête sa voix à Créuse, Frédéric Caton incarne Créon, tandis que Camille Poul interprète Nérine et l’Amour. Claire Lefilliâtre, Etienne Bazola et plusieurs jeunes solistes complètent la distribution.

Les Épopées, ensemble fondé en 2018 par Stéphane Fuget, se consacre au répertoire baroque et à la restitution de ses pratiques vocales et instrumentales. Le Chœur de chambre de Namur rejoint cette formation pour donner corps aux scènes collectives et aux épisodes surnaturels de l’ouvrage. Après Montpellier, la production doit circuler à Namur le 24 septembre, au Théâtre du Capitole de Toulouse le 26 septembre, puis à Paris et à Compiègne au début du mois d’octobre. Cette circulation inscrit le rendez-vous montpelliérain dans une série de cinq représentations consacrées à une œuvre encore moins fréquente que celles de Lully ou de Rameau.

Trois siècles après sa création, Médée demeure donc une partition à redécouvrir autant qu’un grand rôle de tragédienne. Son histoire de passion et de vengeance reste d’une noirceur intacte, mais c’est surtout la modernité de son écriture, la tension de sa déclamation et la richesse de son orchestre qui expliquent son retour régulier sur les scènes françaises. À Montpellier, la rencontre entre Marie-Nicole Lemieux, Stéphane Fuget et Les Épopées offrira l’occasion d’entendre cette œuvre dans un format qui privilégie la force directe du théâtre musical et la part d’ombre d’une héroïne devenue l’une des figures les plus saisissantes du baroque français.

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