À Vichy, le piano d’Isaac Strauss retrouve la voix des grands compositeurs
À Vichy, le Musée de l’Opéra accueille, ce samedi 19 septembre 2026, un récital organisé dans le cadre des Journées européennes du patrimoine. Au centre de ce rendez-vous musical, un instrument rare : le piano Érard ayant appartenu à Isaac Strauss, figure de la vie musicale et festive de la cité thermale au XIXe siècle. Pour lui redonner toute sa place, la pianiste Wan-Yu Liu et le musicien Kévin Lieb proposent un programme mêlant airs d’opéra et œuvres pour piano, autour de Mozart, Rossini, Puccini, Brahms et, bien sûr, Isaac Strauss. Le concert doit se prolonger par un apéro musical, dans les espaces du musée.
Mais avant de résonner à nouveau sous les doigts des interprètes, ce piano a connu une histoire mouvementée. Le registre de fabrication indique qu’il est sorti des ateliers Érard le 17 juin 1846. Le document précise qu’il s’agit du numéro 18.865, réalisé en acajou de Cuba, d’une longueur de 2,40 mètres, doté de 82 notes et d’un mécanisme à double échappement. Sa valeur était alors estimée à 2.510 francs. L’instrument devait rejoindre Vichy pour l’inauguration de la Rotonde de l’établissement thermal, prévue à l’été 1846.
Cette provenance donne au piano une portée particulière. Il ne s’agit pas seulement d’un bel objet fabriqué par l’une des maisons les plus prestigieuses de la facture instrumentale française. Il témoigne aussi de l’essor du piano au XIXe siècle, période durant laquelle l’instrument s’impose dans les salons, les théâtres et les lieux de villégiature. Avec ses cordes et son mécanisme perfectionné, un Érard pouvait accompagner aussi bien la virtuosité d’un interprète que les transcriptions d’airs d’opéra destinées à un public mondain.
La Ville de Vichy rappelle qu’Isaac Strauss avait été nommé directeur des salons, des bals et des concerts de l’établissement thermal à compter du 1er janvier 1844. La Rotonde, construite à ses frais, fut inaugurée le 14 juillet 1846. Elle constituait alors un lieu intermédiaire entre le salon privé et la grande salle de concert, avant la construction du Casino de Napoléon III, en 1865. Le piano accompagnait donc une période où la musique devenait un élément essentiel de la vie mondaine et touristique de Vichy. Les curistes venaient y chercher les bienfaits des eaux, mais aussi un calendrier de spectacles, de rencontres et de divertissements.
Isaac Strauss, né à Strasbourg en 1806 sous le nom d’Emmanuel Israel, s’était installé à Paris dans les années 1820. Violoniste, chef d’orchestre et compositeur, il se spécialisa dans l’organisation des fêtes et des bals. À Vichy, il dirigea les orchestres de l’établissement thermal, avant de devenir le chef des bals officiels de la cour de Napoléon III et de ceux de l’Opéra de Paris. Le Musée de l’Opéra de Vichy indique qu’il composa près de 500 valses, polkas et quadrilles. Son activité illustre une époque où le compositeur était aussi un organisateur, un chef d’entreprise et un artisan du spectacle, capable de concevoir l’ambiance musicale d’un événement dans son ensemble.
Son nom reste pourtant régulièrement confondu avec celui de la famille Strauss de Vienne. L’exposition présentée cette année au Musée de l’Opéra, jusqu’au 31 octobre, entend précisément rappeler son parcours. Intitulée « Isaac Strauss, l’empereur des bals », elle rassemble des partitions, des photographies, des archives familiales et des objets liés à la vie de ce musicien devenu entrepreneur du spectacle. Des extraits musicaux et des reconstitutions filmées de bals complètent ce parcours consacré à une personnalité qui fut au cœur de la vie artistique et politique du Second Empire. Isaac Strauss est notamment l’auteur d’un quadrille construit sur des airs d’Orphée aux enfers d’Offenbach, une œuvre qui montre son talent pour transformer les succès lyriques en musique de danse.
Le piano lui-même a quitté Vichy pendant plusieurs années avant de revenir dans le patrimoine local. La descendance de la famille Charbonnier, qui en était propriétaire, avait souhaité le restaurer puis le mettre en vente. Les travaux ont été confiés à Vital Romet et à sa fille, restaurateurs installés à Rouen. Selon la Ville de Vichy, les cordes ont été fabriquées et calculées en fonction de la charge supportée par la table d’harmonie. Les pieds ont été consolidés en respectant les techniques d’origine, avec des greffes réalisées sur les sabots. Une restauration de ce type ne consiste donc pas à rendre à l’instrument un aspect neuf, mais à retrouver un équilibre compatible avec sa facture historique et son usage musical.
Une souscription avait été lancée pour permettre l’acquisition de cet instrument historique. Restauré avec soin, il a d’abord été installé à l’Opéra de Vichy, avant de rejoindre les collections du futur musée de Vichy. La municipalité soulignait déjà la possibilité de le faire entendre à l’occasion d’animations musicales. Le récital de Wan-Yu Liu et Kévin Lieb constitue donc une première réponse à cette ambition : ne pas conserver le piano comme un simple objet patrimonial, mais le faire vivre à nouveau. Dans un musée, le son devient ici une forme de médiation aussi importante que les archives ou les photographies.
La pianiste Wan-Yu Liu, distinguée par le prix Georges Filipinetti de la Haute école de musique de Genève, participe à cette redécouverte aux côtés de Kévin Lieb. Le choix du programme crée un dialogue entre l’histoire de l’instrument et les répertoires qui ont accompagné les scènes et les salons européens au XIXe siècle. Mozart et Rossini rappellent le lien étroit entre le piano et l’opéra, tandis que Brahms souligne les possibilités de profondeur et de lyrisme de l’instrument. Puccini élargit encore cette traversée vers un répertoire où la mélodie occupe une place centrale. Les pages d’Isaac Strauss, enfin, renouent directement avec l’identité du piano et avec la vocation festive de la Rotonde.
Ce rendez-vous des Journées européennes du patrimoine s’inscrit ainsi dans un calendrier plus large consacré à la mémoire musicale de Vichy. Après les expositions consacrées aux casinos, à l’opéra romantique ou encore à Jean-Pierre Rampal, le musée met en lumière une figure moins connue du grand public, mais étroitement liée à l’histoire de la cité thermale. Reste désormais à faire entendre durablement ce piano, pour que son retour à Vichy ne soit pas seulement celui d’un objet patrimonial, mais bien celui d’une voix musicale retrouvée.




